L'histoire inattendue des sulpiciens

Place de l’église Notre-Dame à Montréal, vers 1850, anonyme d’après William Henry Bartlett
Photo: Place de l’église Notre-Dame à Montréal, vers 1850, anonyme d’après William Henry Bartlett

En 1830, au Collège de Montréal, les élèves, souvent issus de la bourgeoisie, s'insurgent contre leurs maîtres, les Sulpiciens, seigneurs spirituels et temporels de l'île où se trouve le petit séminaire. Ils vilipendent l'«absolutisme» de ces ecclésiastiques. À l'occasion du 350e anniversaire de l'arrivée chez nous des sulpiciens, pourquoi avoir l'audace de faire un tel rappel historique?

Pour rendre plus lucide et plus nuancé un hommage à la compagnie de prêtres fondée à Paris par Jean-Jacques Olier, curé de la paroisse Saint-Sulpice de 1642 à 1652. Voilà ce que pensent Dominique Deslandres, John A. Dickinson et Ollivier Hubert, qui ont dirigé la publication de l'excellent ouvrage intitulé Les sulpiciens de Montréal. Une histoire de pouvoir et de discrétion (1657-2007).

Les collégiens des années 1830, dont le livre fait mention en s'appuyant sur les recherches d'Olivier Maurault (1886-1968), le plus remarquable des intellectuels sulpiciens originaires du Québec, sont d'une insolence inouïe envers leurs maîtres, qui, nés en France, défendent le pouvoir colonial britannique. Ils les traitent «de rebuts de la France»!

Les élèves reflètent les opinions de leurs parents, dont plusieurs soutiennent le Parti patriote, dirigé par Papineau. En 1836, le sulpicien Joseph-Alexandre Baile résume la situation: «Les premiers de ce pays nous regardent comme des ennemis publics parce qu'ils savent que nous ne sommes pas favorables à leurs desseins révolutionnaires.»

Pourtant, Olier, réformateur du clergé, fondateur des sulpiciens et père spirituel de Montréal, cité missionnaire qu'il a conçue sans y mettre les pieds, était, à sa façon, un révolutionnaire. Il comptait parmi les grandes figures de l'école française de spiritualité, ce courant dont Henri Bremond (1865-1933), en publiant sa vaste Histoire littéraire du sentiment religieux en France, a défini l'importance dans la pensée et l'esthétique occidentales.

Mystique, Olier contribuait à donner à la prose française le frémissement qui, de Bérulle à Pascal, caractérise l'expression méthodique des idées et les secrets de la vie intérieure. Au Christ, «ce Corps pour qui le monde est fait», il disait: «Je vous adore en votre anéantissement devant Dieu, où vous confessez votre néant et le nôtre...»

L'adoration de «ce Corps», seconde personne de la Trinité divine, anéantie avec toute l'humanité devant la première personne, a quelque chose de sublime et de fou que seul le classicisme français semble rendre naturel par l'harmonie. Les auteurs des sulpiciens de Montréal ne citent pas ces beaux passages des écrits d'Olier, mais ils expliquent que, grâce à un esprit hérité du XVIIe siècle, nos Messieurs, comme on les appelait, ont su surmonter les difficultés.

La méfiance et parfois l'hostilité des sulpiciens français à l'égard de leurs confrères canadiens-français et des futurs prêtres de même origine qu'ils formaient au Grand Séminaire prouvent que, même chez les ecclésiastiques, les différences entre Européens et Nord-Américains ont une profondeur insoupçonnée. Jean-Jacques Lartigue, sulpicien natif du Bas-Canada, cousin de Papineau et premier évêque de Montréal, l'a appris à ses dépens.

Plus près du peuple

La canadianisation des sulpiciens changera les choses. Puis, comme le soulignent Dominique Deslandres et d'autres collaborateurs, nos Messieurs, Français aussi bien que Canadiens français, se sont beaucoup rapprochés du peuple par des oeuvres éducatives et caritatives.

C'est surtout dans le domaine culturel que l'apport des sulpiciens frappe aujourd'hui l'imagination. Olivier Maurault, recteur de l'Université de Montréal de 1934 à 1955, a, dès les années vingt, payé des études en France à un peintre dont il percevait l'originalité: Paul-Émile Borduas.

Un autre sulpicien natif du Québec nous surprend encore plus par la modernité de ses goûts. Il s'agit d'Arthur Guindon (1864-1923), poète, dessinateur et peintre.

Les auteurs des sulpiciens de Montréal ont eu l'heureuse idée d'inclure, parmi les multiples illustrations du livre, un merveilleux tableau de ce surréaliste avant la lettre: Le Génie du lac des Deux-Montagnes, inspiré librement de la mythologie amérindienne. Des hommes aux ailes de papillon

y accompagnent des ouaouarons hystériques.

Dans des vers étonnants, Monsieur Guindon évoque «des crânes qui, dans la terre, / Ont perdu leurs deux yeux suspects», l'acier qui «fond, rougissant l'air épais des usines», et le flot qui «perd son orgueil dans les ombres voisines / Des murs vertigineux».

De l'autre côté de l'Atlantique et à des siècles de distance, Monsieur Olier, qui rêvait d'apporter aux Amérindiens le souffle retrouvé des premiers chrétiens tout en rajeunissant une Europe déjà vieille, ne serait peut-être pas resté insensible aux folles aventures picturales et verbales de son fils du futur.

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LES SULPICIENS DE MONTRÉAL

Sous la direction de Dominique Deslandres, John A. Dickinson et Ollivier Hubert, Fides, Montréal, 2007, 672 pages

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Collaborateur du Devoir