La culture féminine du roman

Les femmes qui écrivent vivent dangereusement: l'affirmation est aussi claire et politique que psychologique. Efficace tant au coup d'oeil qu'à la démonstration, c'est un ouvrage magnifique sur les écrivaines que Laure Adler, spécialiste de la question féminine et biographe de Duras, et Stefan Bollmann, auteur et éditeur munichois, proposent de concert.

Une cinquantaine d'auteures s'y retrouvent. Ces figures marquantes et inspirantes de l'Occident, regroupées sous le regard franco-allemand, forcent le passage du temps. Souvent, elles ne l'ont pas voulu, créatrices à leur corps défendant: «Une femme qui écrit est la créatrice d'un univers, une semeuse de désordre, une personne qui se met en risque et qui ignore le danger, tant sa tâche la requiert, une personne qui invente la langue, sa langue, notre langue. Comment dire ce qu'on est, qui on est.» Y a-t-il meilleure avocate que l'essayiste Adler, qui ne ménage ni son intelligence ni sa passion? Je ne crois pas.

Orné d'illustrations magnifiques, portraits ou photographies sensibles, le propos interroge: qu'avaient-elles de si original? Un genre à part? Des ressemblances? Des convergences? Étaient-elles des génies émancipés? Féminités présentes, palpitantes, parfois fêlées, pour nous, lectrices acharnées et fidèles, elles ont assumé de dépasser l'ordinaire. «Féminitude», reprend Adler. «Aujourd'hui, rares sont les femmes dans le monde à pouvoir accéder aux mots.» D'où le réconfort apporté par un tel beau livre.

Moins acharnées, moins égocentriques

Elles ont lutté avec l'ange, confirme Bollmann. Sorcières, illettrées, courtisanes, révolutionnaires, solitaires, solaires, elles ont inventé la langue, milité, pensé, métissé le paysage, renversant les contraintes ancestrales, déployant la responsabilité, résistantes au mépris de l'ego pour le profit de toutes. L'Autrichienne Ingeborg Bachmann, ici honorée, compte selon moi parmi les plus admirables.

La galerie qui les accueille reprend ce que Yourcenar exemplifia: qu'un écrivain est parfois aussi une femme. «Dès son origine, le roman fut lié à l'apparition d'une culture de lecture féminine», écrit Bollmann. Longtemps, les femmes ont compensé leur expérience restreinte du monde sociétal en approfondissant la psychologie, le monde sensible et affectif, par leur lucidité sur les imbroglios sociaux et relationnels.

Les choses ont-elles changé? De George Sand à Virginia Woolf, l'indépendance des femmes s'est donné un manifeste politique, auquel une Jane Austen ou Simone de Beauvoir, chacune dans sa sphère de pensée et d'action, a apporté sa grâce intellectuelle. Toni Morrison, lauréate du prix Nobel, incarne cette parole libre des femmes, dénonçant les servitudes multiples et les épreuves que la liberté entraîne.

Aïeules de l'écriture, Hildegarde de Bingen et Christine de Pisan, «femmes dangereuses», comme disait Heine, telles Mary Wollstonecraft et Mme de Staël, puis d'autres ici regroupées, comme la Tchèque Bozena Nemcová et l'Américaine Harriet Beecher-Stowe, ont permis aux merveilleuses Selma Lagerlöf ou Astrid Lindgren de pousser le monde féminin qu'elles rejoignaient à faire entendre leur voix.

Certaines anticonformistes ont créé des brèches modernes, Colette, Miles Franklin, Karen Blixen. Sylvia Plath n'a pas survécu, ni Irène Némirovsky, pas plus que les jeunes Anne Frank et Sophie Scholl, auteure de tracts antinazis, fauchée l'une à 16 ans, l'autre à 22 ans. Elles inventaient une vie meilleure, Dorothy Parker, Carson McCullers, Anaïs Nin, Yourcenar. Sept de ce plaidoyer sensible sont vivantes: je vous les laisse découvrir, engagées dans «une autre conception de la créativité, moins acharnée, moins égocentrique».

Percées dans un réel non contrôlé

Deux exemples illustreront des avancées féminines en création. La première, Geneviève Brisac, a donné un remarquable VW, avec Agnès Desarthes, hommage à Woolf en 2004. Forte de cette connaissance, mais attentive également aux Austen, Grace Paley, Alice Munro, Nadine Gordimer, Katherine Mansfield, Jean Rys, aussi fragiles les unes que les autres, Brisac saisit l'importance des jours qui exténuent la vie ou l'enchantent.

Il s'est ensuivi un texte par semaine, fragments éclatés intitulés 52 ou la seconde vie. Lire au féminin n'est pas lire que des femmes: Isaac Babel, J. M. Cotzee, V. S. Naipaul, Jay MacInerney et d'autres fréquentés, de même stature, l'inspirent hors des limites et de la sentimentalité des petites proses. Des milliers de rages et de tragédies inquiètent la vie. À vous de juger si sa ruse modeste contribue obliquement à la fresque titanesque à laquelle se consacrent les grands écrivains.

Autre cas, nouvelle génération, Joy Sorman, une jeune Américaine qui écrit en français, ose, avec son éditeur, Du bruit. Bref récit décapant, en une langue arrachée, l'ouvrage expose un monde des plus marginaux, celui du groupe de rap N.T.M. — «Nique ta mère» pour les initiés. Politique, tendre, provocant, le bruit de la groupie des Joey Starr et Kool Shen, leaders du groupe, fait vivre l'idéologie populaire du rap engagé. Insensés, débordants, défoncés, outranciers, contagieux, les danseurs-chanteurs-poètes du phrasé incorporé jouent à la jointure du survoltage et de la révolte. Au-delà des cris et des chocs, cette écriture dérapée donne tant à entendre, et c'est risqué.

Collaboratrice du Devoir

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Les Femmes qui écrivent vivent dangereusement

Laure Adler & Stefan Bollmann

Flammarion

Paris, 2007, 153 pages

52 ou la seconde vie

Geneviève Brisac

L'Olivier

Paris, 2007, 344 pages

Du bruit

Joy Sorman

NRF Gallimard

Paris, 2007, 153 pages