Entretien avec Michel Vézina - Dans le feu de l'action

Des romans courts, qui rentrent dedans. C'est ce que propose la collection «Coups de tête», nouvelle venue dans l'univers de l'édition québécoise. «Faut que ça déménage, faut que ça rock, faut que ça arrache», lance l'instigateur du projet, Michel Vézina.

Au départ, un constat de sa part: «On écrit des livres fascinants pour les 0-14 ans et on fait d'excellents romans, sérieux, pour adultes. Mais on a raté le coche avec les 18-30 ans. On ne les rejoint pas. Peut-être parce qu'on n'écrit pas les livres qu'ils ont envie de lire... »

L'écrivain et journaliste de 47 ans s'est donné pour défi de remédier à cette situation en s'affiliant à la maison d'édition Les 400 Coups. «Je dirige Coups de tête, qui est complètement autonome du point de vue du contenu éditorial, mais je bénéficie de l'infrastructure financière des 400 Coups», prend-il le soin de préciser.

Les trois premiers Coups de tête ont été lancés cette semaine à Montréal. Le directeur littéraire fait lui-même partie des auteurs publiés, aux côtés de Sylvain Houde et Roxanne Bouchard. Ce n'est qu'un début.

La nouvelle collection devrait faire paraître deux autres titres à l'automne. Et, à partir de 2008, s'il n'en tenait qu'à Michel Vézina, la cadence augmenterait à un roman par mois. Il n'ose pas encore dévoiler les noms de ses poulains mais avance qu'il veut alterner entre jeunes auteurs qui débutent et écrivains chevronnés.

Il ne s'interdit pas de rêver à un polar érotique signé Dany Laferrière... même s'il ne lui en a pas encore parlé. Il ambitionne aussi d'aller faire du repêchage à l'étranger, chez des auteurs hard, du genre Virginie Despentes, et des têtes fortes à la Frédéric Beigbeder.

Polar, science-fiction, road book... peu lui importe le genre, au fond. Une chose compte par-dessus tout, par contre: «Je veux que les Coups de tête racontent une histoire. Que la narration s'appuie sur l'action. Que ça bouge, que ça se lise d'une traite. Qu'on s'en tienne à une centaine de pages, pas plus.»

Il en remet: «Coups de tête, pour moi, c'est lié à la rapidité de notre époque. La manière de se faire raconter une histoire a tellement évolué. Il y a 25 ans, les vidéoclips n'existaient pas. Il y a 50 ans, le rock and roll n'existait pas. La littérature, mis à part pour la nouvelle, qui a connu une recrudescence ces dernières années, n'a pas suivi.»

Ce qu'il dit aux auteurs qu'il approche... et qui hésitent à faire le saut: «Sortez de votre style littéraire habituel, faites un livre que votre éditeur ne publierait pas, soyez méchant, osez.»

Les livres propres, propres, propres, ce n'est pas pour lui. «Il faut que ça soit sale. Que ça dégouline.» Pas étonnant. L'art, la littérature, aux yeux de Michel Vézina, ça ressemble à un cri. «Je me reconnais très bien dans la définition que donne Francis Bacon de sa recherche en peinture, quand il parle de ce moment où tout sort, où tout explose.»

Il ajoute: «La musique rock est aussi un chemin, quoique plus rapide, pour exprimer le cri. Ma volonté, en littérature, c'est de garder cette énergie-là, l'énergie du cri, pour ouvrir des fenêtres, défoncer des portes. Tout ce que je fais depuis une vingtaine d'années est dans cet esprit-là.»

Pas dans la dentelle

Au cours des vingt dernières années, ce natif de Rimouski a été punk, clown, cracheur de feu. Et videur dans les bars. Il a côtoyé la scène musicale alternative au Québec et en France. Il a fondé une compagnie de théâtre ambulant. Quoi d'autre? Il a réalisé deux films documentaires. Et élevé des lapins. Entre autres.

Sans oublier son travail de chroniqueur et, jusqu'à tout récemment, de red-chef culturel à l'hebdo montréalais Ici. Sans compter les livres, aussi. Ceux qu'il a rêvé d'écrire depuis sa découverte de Victor-Lévy Beaulieu à l'adolescence. Et ceux qu'il a réussi à mener à terme, depuis 1991.

La petite vie tranquille, rangée, conformiste: oubliez ça. C'est patent en le voyant. Et en le lisant. C'est clair dans son roman Asphalte et vodka, en particulier. Paru il y a deux ans chez Québec Amérique, et finaliste pour le Grand Prix littéraire Archambault, ce livre raconte, en langage parlé, cru, la vie d'un musicien drogué qui a connu les bas-fonds.

Le nouveau roman qu'il publie, aux Coups de tête, ne fait pas dans la dentelle non plus. Des parias qui s'entêtent, qui résistent, et qui refusent à tout prix de rentrer dans le rang. Et qui tuent. Voilà à quoi ressemblent les personnages qu'il met en scène dans Élise.

Aucun doute dans son esprit: «J'ai cette volonté de situer mes actions dans des milieux qui sont souvent oubliés par la littérature. Si je me comparais à un cinéaste québécois, j'abonderais dans le sens de Robert Morin plutôt que dans celui de Denys Arcand, par exemple.»

Quant à l'utilisation du langage de la rue dans Asphalte et vodka, comme dans Élise: «Pour moi, quand j'écris, il y a d'abord une personne qui parle, qui nous raconte quelque chose. Cette personne a une identité, un passé, et une manière de parler qui lui est propre. C'est ce que je veux faire entendre.»

Ce qu'il veut faire entendre aussi: l'espoir. Élise, sorte de réécriture de trois nouvelles parues il y a une quinzaine d'années, se termine sur l'idée que, oui, il est possible de recommencer sa vie. Même si les personnages se débattent dans un monde futuriste extrêmement sécurisé, où Montréal et le Québec tout entier sont divisés en zones contrôlées: n'y circule pas qui veut, il faut montrer patte blanche.

L'espoir, malgré la noirceur, donc. Et la foi en l'amour, par-dessus tout. Étrangement, c'est ce qui ressort d'Élise. Michel Vézina en convient: «Je suis un grand romantique. Et je crois, comme William Burroughs, que le seul espoir qui reste quand il n'y en a plus, c'est l'amour.»

Il prépare déjà une suite à son roman. Il met aussi la dernière main à un autre ouvrage de fiction, à paraître début 2008 chez Québec Amérique. Enfin, parmi les mille et un projets qu'il caresse, il y a celui d'écrire un livre sur l'histoire du cirque au Québec, avec Pascal Jacob, coauteur avec lui d'un album magnifique sur l'École nationale du cirque, Désir(s) de vertige, qui vient de paraître aux 400 Coups.

Ouf! «Faut que ça déménage, faut que ça rock, faut que ça arrache.» Dans la bouche de Michel Vézina, ça n'a rien à voir avec une boutade. C'est sa façon de penser. D'écrire. Et de vivre. Point.

Collaboratrice du Devoir

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Élise

Michel Vézina

Coups de tête

Montréal, 2007, 96 pages

(En librairie le 15 mai)