Dégénérations

C'est un feu d'artifice de personnages extravagants ou tranquillement ordinaires, immortalisés par une plume précise, ironique et impitoyable. Six générations de personnages d'une même famille, peints de pied en cap avec leurs tares, leurs atavismes, leur humanité burlesque ou ordinaire, qui incarnent à la perfection l'existence de générations de Québécois et de Québécoises, venus au fil des ans de la campagne à la ville, de la vie rurale et organique à la modernité complexe.

Roman «en portraits» et à quatre mains de Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin, La Bonbonnière est de ces livres au style limpide qui vous happent et qu'on peut recommencer à lire sitôt la dernière page tournée. De la campagne à la ville, de «la terre, la boue, la crotte, la saleté» à l'atmosphère empesée du collège classique, de Saint-Tite-des-Caps à Saint-Hyacinthe ou Montréal, en passant par des chantiers de bûcherons, Greif et Boivin nous ont rassemblé là «des vies et des morts à nous donner le frisson». «La mémoire d'un pays, écrivent-ils, ne se retrouve-t-elle pas dans l'histoire de ceux qui l'ont habité, travaillé, transformé?»

Premier acte avec Christien Boiteau, le patriarche venu de Charlesbourg qui, avec une ambition de roi, avait rêvé d'une lignée masculine vigoureuse qui servirait de fondation à une véritable dynastie de Boiteau. C'était sans compter qu'un jour d'octobre 1867, à Saint-Tite, Marien-le-Prophète, le troisième fils de Christien et Laurentia, se mettrait à trembler et prononcerait une de ses visions dont ses proches avaient l'habitude: «Les Boiteau du père s'éteindront — je vois le chiffre, un six — oui, dans six générations, il n'y aura plus un seul Boiteau — le nom du père disparaîtra — pour toujours.»

Vies et destins

Sous cette prophétie, comme de fait, une multitude de petites décadences nous mèneront, six générations plus tard, à la disparition implacable d'un nom. «What's in a name?», demanderait Shakespeare. Dans le nom des Boiteau de Saint-Tite-des-Caps, du rang des Sables, là où les pierres poussaient mieux que n'importe quels légumes, il y a toujours un peu de burlesque, beaucoup d'ordinaire, de la misère à revendre, un certain don pour la bouteille et pour la musique. Tout ce qu'il faut pour produire de la bonne littérature.

Un roman kaléidoscopique qui revisite à sa manière la petite histoire du Québec, faite d'innombrables «vies minuscules» qui s'emboîtent les unes dans les autres: «Semblables à tant d'autres dont le souvenir n'a pas survécu, ou si peu, malgré leurs efforts pour laisser un nom sur cette terre qui leur faisait rarement de cadeaux, ils font partie de l'histoire du Québec, celle avec un petit h.»

Ainsi du sombre destin de Ludovic-oeil-de-verre, séducteur impénitent dont les pouvoirs ont disparu avec l'oeil crevé, celui de Polycarpe, à l'odeur et à la lubricité de bouc, celui encore de Gatien, fils de Richarde, atteint de «schizophrénie doublée du syndrome de Diogène».

Celui de Lin, connu par un peu tout le monde comme Ti-Patte parce que sa jambe gauche était paralysée, conséquence d'une poliomyélite contractée en 1926 à l'âge d'un an. Surnommé aussi Lin le Boa, il était capable d'enrouler sa jambe morte autour de son cou, «au désespoir des autres enfants qui lui enviaient cette extraordinaire flexibilité».

Ou celui de la gourmande Alma, soeur Marie du Saint-Calvaire, prise en grippe par ses congénères du couvent des franciscaines de Baie-Saint-Paul, où elle a travaillé pendant trente ans «sans rechigner et sans monter en grade», qui ne se gênaient pas pour l'appeler la Calvaire. Le récit de ses funérailles, au village où elle était retournée après avoir pété un plomb au couvent, mériterait de figurer dans une anthologie. En prime, le roman nous offre parfois une recette de l'époque — le cipâte de Richarde, le sirop des soeurs de la providence, etc. Dans ce dernier cas, on nous donne l'une des recettes préférées de la grosse Calvaire, celle des biscuits à l'ammoniaque.

Le flambeau des Boiteau

Pour celle-là comme pour d'autres de leurs innombrables personnages, Greif et Boivin ne nous épargnent rien de ce qu'on ne saurait voir. Ils portent sur leurs personnages un regard incisif et presque clinique, soit, mais un regard qui s'accompagne aussi d'une touche d'humour permanent. Chacun des portraits, même s'il se lie aux autres par la généalogie de cette famille, peut se lire comme une histoire autonome. Mais la prophétie court toujours, on s'accroche, on veut savoir, le roman devient suspense. Le «flambeau des Boiteau» s'éteindra-t-il?

Longtemps professeur au département des littératures de l'Université Laval, dont il est retraité depuis 2004, Hans-Jürgen Greif est l'auteur de romans, d'essais et de nouvelles. Cet amateur de Boccace nous avait offert un recueil de nouvelles finement ciselées avec Solistes (L'Instant même, 1997), qui s'attachait à nous tracer l'existence d'une dizaine de personnages solitaires, monomanes ou incompris. On retrouve dans La Bonbonnière la même limpidité formelle, la même ironie ainsi qu'un foisonnement narratif identique.

Son co-auteur, Guy Boivin, est un passionné d'histoire et de généalogie. Ses recherches l'ont conduit à rédiger plusieurs ouvrages sur des familles québécoises. Une partie de ses archives a servi à établir la filiation des Boiteau de La Bonbonnière.

Un antidote particulièrement efficace contre l'épidémie de romans historiques, interchangeables et souvent écrits à la va-comme-je-te-pousse, qui s'abat sur la littérature québécoise depuis quelques années. Pas de destins à l'eau de rose ou d'héroïsme simpliste dans l'oeuvre de Greif et Boivin. Rien que du sucré, du fondant, du savoureux. On trouve de tout, pour tout le monde, dans cette bonbonnière. Qu'on se le dise, ce roman est fabuleux.

Collaborateur du Devoir

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LA BONBONNIÈRE

Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin

L'Instant même

Québec, 2007, 306 pages

Extrait : «C'est à ce moment que Dieu envoya des éclairs terribles, un tonnerre assourdissant, et fit pleuvoir des hallebardes. On glissa dans la boue, le cercueil tangua comme un bateau sans gouvernail. Le Très-Haut intervint une deuxième fois juste au-dessus de la fosse. Il Lui plut de faire céder le fond de la caisse. Le cortège fut horrifié d'entendre le cadavre heurter d'un bruit mou le fond du trou, déjà plein d'eau. La belle robe, une composition extravagante en organdi blanc et rose qu'Alma avait admirée dans une revue, puis confectionnée sans jamais oser porter, craqua, se déchira, exposant l'indécence de ces montagnes de graisse jaunâtre. Plus tard, on s'accorda pour dire que la Calvaire avait l'air d'une immense meringue en train de fondre. Les hommes lâchèrent boîte, couronnes de fleurs, cordes. Pour couvrir ce désordre, ils jetèrent des pelletées de terre dans la fosse alors que Dieu fit brusquement cesser l'orage et renonça à Sa colère. On rentra à la maison. Après tant d'émotions, il fallait se sustenter. Comme dessert, on trouva dans le garde-manger une grande boîte en tôle, pleine de délicieux biscuits secs.»