Littérature française - La Société des Amis de Régis Jauffret

C'est un gros roman multiple et impitoyable dans lequel l'amour est une chose vulgaire et où le bonheur n'existe pas. Ou alors s'il existe, c'est à la façon d'une chanson dont on a oublié depuis longtemps les paroles. C'est sombre, ça traque l'affreuse petite bête sale et méchante qui sommeille en chacun de nous. Et on en redemande.

Régis Jauffret, écrivain français né à Marseille en 1955, aime à pousser à son paroxysme la violence qui colore souvent les rapports humains — sociaux, sexuels, amoureux. Il se mettait dans la peau d'un violeur maniaque dans Histoire d'amour, dans celle d'une infirmière infanticide dans Clémence Picot (Verticales, 1998 et 1999). Un peu moins noir, Univers, univers explorait en 2003 le tourbillon des existences virtuelles d'une ménagère le temps qu'un gigot d'agneau cuise au four, tandis qu'Asiles de fous (Gallimard, 2005, prix Femina) reprenait le fil des détresses familiales. Des fictions exponentielles souvent peuplées d'êtres inadaptés ou désespérés qui sont emmurés dans leur solitude, de simples citoyens talonnés par la folie ou de psychopathes qui sont à deux doigts du passage à l'acte.

Le fond de commerce de Jauffret? Le registre de la bêtise, de la grisaille du couple ou du travail, du petit fascisme ordinaire, de la misère du quotidien et des horizons bouchés. Les petites vies. Tout ce qui porte les habits d'un certain désarroi contemporain et qui pourrait le rapprocher de Michel Houellebecq — sans toutefois faire de lui un nouveau nihiliste ou un professeur de désespoir.

Un formidable ventriloque

Régis Jauffret est une machine à inventer des histoires. Une sorte de Perec sans l'ironie et le côté cartographe systématique. «C'est un fichier des Renseignements généraux à lui tout seul», écrivait à son sujet Jean-Luc Douin dans Le Monde du 8 février dernier. Son oeuvre suscite des ferveurs capables d'engendrer d'autres romans, comme La Société des Amis de Clémence Picot, de Philippe Adam (Verticales, 2003).

Cinq cents histoires courtes

Quatorzième roman de Jauffret, Microfictions a pourtant toutes les apparences d'un recueil de nouvelles. Cinq cents histoires courtes, témoignages, dépositions, monologues qui se déclinent invariablement sur une page et demie. Cinq cents «microfictions» qui sont comme autant de tentatives, explique-t-il, de faire entrer la vie d'un homme ou d'une femme dans une «goutte d'eau».

Résultat? Un livre rempli de personnages «jusqu'à la gueule» (dixit Jauffret). Une galerie fascinante de laissés-pour-compte, de solitaires et d'asociaux. L'auteur de Fragments de la vie des gens prouve encore une fois combien il est un formidable ventriloque. «Mon imaginaire souffrait d'une hémorragie que je devais injecter continuellement dans des phrases», fait-il dire à l'une de ses créatures.

Les couples s'y séparent, s'entretuent ou s'ennuient, les parents abusent de leurs enfants, tandis que les écrivains sucent la moelle de leur entourage. Solitudes, dérives, perversions. Personne n'y est heureux, serein ou indemne. L'humanité telle que vue à travers les lunettes brunes de Régis Jauffret n'est pas une sinécure. La vie est une maladie transmissible sexuellement, et la France, «patrie de la délation» et Prozac nation, en prend bien entendu pour son rhume. «L'existence est une guerre permanente qui peut durer cent ans comme douze, et s'achèvera de toute façon par une défaite.»

On peut y trouver des morceaux de futuroscopie pessimiste (Cafards et écologie) ou la confession d'un enseignant qui méprise ses élèves «comme un patron ses employés» (Alcoolisme et enseignement), des instants de poésie sensible comme ces après-midi à la FNAC d'une jeune immigrante qui va y regarder des films en entier sur écran géant: «Mais souvent le son est coupé.» La plupart des histoires de Microfictions se déclinent avec la froideur du constat d'échec: «Ma femme est une harpie. Je suis un monstre. Nous nous aimons.» Et il ajoute: «Notre couple est l'une des innombrables cellules qui constituent la société. Nos enfants sont perturbés, ils ont dans la tête plus de marques et de logos que de théorèmes et de conjugaisons.» Comment résumer cinq cents petites histoires tordues et dépareillées, sinon en essayant de poser le doigt sur ce qui relie cette constellation sombre?

Le mieux est encore de le lire, de l'aimer, et d'adhérer sans attendre, pourquoi pas, à la Société des Amis de Régis Jauffret.

Collaborateur du Devoir

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MICROFICTIONS

Régis Jauffret

Gallimard

Paris, 2007, 1026 pages

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