Roman québécois - Janette Bertrand : télé ou roman, même combat

À 82 ans, Janette Bertrand publie son premier roman. Mais sa façon de procéder reste inchangée, assure l'auteure dramatique: «J'ai regardé autour de moi et je suis partie de ce qui me fatiguais, exactement comme je le faisais du temps où j'écrivais ma télésérie Avec un grand A.»

Ils sont treize. Treize personnages, dans Le Bien des miens. Ils ont entre 15 et 80 ans. Et passent leur temps à s'entredéchirer, à se mentir, à se jouer dans le dos. Pourtant, en apparence, ils s'aiment. Normal: ils appartiennent à la même famille.

La matriarche, Germaine, veille au grain. En vain. «On ne peut pas faire le bonheur de ses enfants malgré eux, c'est l'idée première de mon roman», précise Janette Bertrand. Autrement dit: «On peut penser bien faire et se tromper. Trop d'amour peut tuer, peut étouffer: c'est ce que je voulais montrer.»

Contrôlante à l'excès, la Germaine du Bien des miens. Comme bien des mères autrefois, convient l'ex-courriériste du coeur, qui a reçu plus d'une confidence dans sa vie. Comme bien des mères encore aujourd'hui? «Quand je regarde les parents des enfants-rois aujourd'hui, en particulier les femmes qui élèvent seules leur enfant, qui leur donnent tout, se sacrifient, par bonté d'âme, ça m'inquiète: qu'est-ce que ces mères-là vont exiger de leur enfant en retour, plus tard?»

Du jour au lendemain, Germaine s'est retrouvée veuve, avec trois jeunes enfants sur les bras. Pour subvenir à leurs besoins, elle a créé une petite entreprise de produits naturels, Familia, qu'elle a dirigée d'une main de fer et qui a prospéré au fil des ans. Maintenant qu'elle est sur le point de prendre sa retraite, elle s'interroge: à qui passera-t-elle le flambeau? Lequel de sa lignée est le plus apte à diriger l'entreprise tout en maintenant ensemble les liens familiaux?

Si la famille et ses travers demeurent le sujet numéro un du Bien des miens, transparaît aussi dans ce roman une certaine angoisse sur la vieillesse et l'approche de la mort. L'auteure en convient. «Quand on a 80 ans, la mort est très près. On ne peut pas se faire d'illusion. L'avenir n'est pas rose. On n'a pas d'avenir. On n'a que de petits avenirs.»

Sentant sa mort proche, Germaine ne peut s'empêcher de craindre le pire: qu'adviendra-t-il de la famille quand elle ne sera plus là? On ne le saura pas. «J'aime laisser la fin de mes histoires ouvertes, insiste Janette. C'est ce que j'ai fait, la plupart du temps, dans les 54 Grands A que j'ai écrits. J'aime que les gens se posent des questions, se mettent à la place de mes personnages. Je veux que ce soit dérangeant.»

Dans la structure même de son roman, l'auteure a emprunté aux techniques qu'elle pratique en écriture dramatique, techniques qu'elle enseigne d'ailleurs depuis 10 ans à l'Institut national de l'image et du son (INIS). Avant de se mettre à l'écriture comme telle, elle a défini ses personnages, a pondu un synopsis de deux pages. Tout était prévu, même la fin — tragique. «Bien sûr, je peux changer des choses en cours d'écriture, explique-t-elle. Je ne fais pas de la peinture à numéros! Mais c'est tellement plus facile d'écrire quand on sait où on s'en va.»

Pas ou très peu de descriptions de lieux et de personnages, dans Le Bien des miens. Ce n'est pas pour rien: «Je suis une grande lectrice de romans, mais je suis tannée de lire de longues descriptions. Des fois, je les saute, carrément. Je veux de l'action, qu'elle soit psychologique ou autre, je veux que ça bouge, quand je lis: pis, où est-ce qu'on s'en va? pis, qu'est-ce qui va arriver? J'ai écrit un livre que j'aimerais lire.»

Un livre accessible, où prime le langage parlé. Pas moyen de faire autrement. «Si ce n'est pas accessible, à quoi ça rime? Moi, j'écris vraiment pour le public», affirme celle qui a vendu près de 200 000 exemplaires de son autobiographie, Ma vie en trois actes, parue en 2004.

Mis à part les dialogues, l'action de son roman repose d'abord et avant tout sur les monologues intérieurs des personnages. Tour à tour, chacun se vide le coeur, parle de ses angoisses, de ses rêves. «Je voulais qu'on les entende penser», précise l'auteure.

Une façon, pour elle, de mettre à nu les contradictions de chacun. «Je me suis rendu compte, il y a 25 ans, quand je me suis séparée, que je pensais des choses que je gardais dans mon coeur. C'est devenu très fort, très présent. C'est un peu comme avoir l'inconscient qui déborde. On est tous un peu comme ça au fond: on se ment à soi-même, très souvent.»

Lisant Le Bien des miens, on se dit que ça ne ressemble pas à ce qu'on lit habituellement comme roman. Et on se surprend à imaginer le genre de télésérie que ça pourrait donner. Janette elle-même n'exclut pas l'idée d'adapter son roman à l'écran. Pour le reste: «Je ne me suis pas assise en disant: je vais écrire un livre autrement, un livre différent. C'est comme ça que c'est sorti. Si c'est plus proche du téléroman que du roman, je n'y peux rien.»

Elle conclut: «La télévision emprunte beaucoup aux livres, pourquoi les livres n'emprunteraient-ils pas à la télé?»

Collaboratrice du Devoir

***

Le bien des miens

Janette Bertrand

Libre Expression

Montréal, 2007, 385 pages

À voir en vidéo