Tirs croisés

De ces tirs croisés naît aujourd'hui Lumières du Nord, que publient les Éditions de l'Instant même. Un court livre d'échange épistolaire où chacun des auteurs propose cinq lettres traversées de «graves propos» sur les enjeux linguistiques, identitaires et culturels des petites nations.

On connaît déjà bien, au Québec, Gilles Pellerin. Écrivain, éditeur, enseignant, mais aussi amoureux fou de la langue («Le français me traverse de part en part», avoue-t-il sans tarder à son correspondant), c'est cet aspect de sa «personnalité multiple» qu'il choisit surtout d'exposer dans ces lettres. Militant conscient de mener un combat d'arrière-garde et d'appartenir à une culture en sursis, peut-être plus mortelle qu'une autre, Pellerin opte d'emblée pour une position excentrique qui lui semble toute naturelle. Ainsi, c'est un «Je vous écris du bout du monde» qui amorce sa première missive à Stefan Hertmans.

Né en 1951 à Gand, où il enseigne aujourd'hui à l'Académie des beaux-arts, Stefan Hertmans est un poète et essayiste flamand — ou belge néerlandophone. Il est aussi l'auteur de nombreux romans, de nouvelles et de pièces de théâtre. Artiste érudit, intellectuel éclairé et engagé, «Stefan Hertmans, écrit Luc Devoldere, le rédacteur en chef de la revue Septentrion qui préface cette correspondance, appartient à cette république des lettres où la tolérance est encore posée sur un socle — même si elle vaut souvent à ses adeptes d'atterrir entre deux chaises —, où l'on croit encore dans l'utopie de la courtoisie, de l'hospitalité et du bilinguisme». Hertmans est un homme de bonne volonté, un humaniste indigné mais patient.

«Bruxelles est devenu le symbole d'une Babylone post-moderne où doit se fêter le grand oecuménisme de l'Europe unifiée», écrit-il à Gilles Pellerin, rappelant au passage que 90 % des citoyens bilingues de la Belgique sont des Flamands et que dans ce «corridor de l'Europe» qu'est Bruxelles il y a encore pourtant beaucoup à faire côté diversité culturelle et respect des identités.

Mais pour Hertmans, la véritable menace est ailleurs. Du côté de l'inquiétante montée des idées d'extrême-droite en Flandre, par exemple, incarnées notamment par le Vlaams Blok, un parti nationaliste et conservateur qui séduit une large frange de l'électorat. Du côté de «l'Évidence américaine», aussi et peut-être surtout, de la subtile et menaçante colonisation du monde qui s'insinue partout en donnant à chacun l'illusion du libre choix. Une bombe à retardement qui entre dans nos vies au moyen d'un cheval de Troie qui s'appelle tantôt technologie, tantôt marchandisation de la culture.

Car la langue n'est pas un moyen de communication neutre, rappelle Stefan Hertmans. «Les langues véhiculent une idéologie cachée.» Et au-delà de la menace permanente qui pèse sur le français au Québec, ce sont plus largement tous les langages qui ne se reconnaissent pas dans la logique de l'Empire qui sont condamnés à entrer en résistance. Face à cela, Hertmans revendique «le maintien d'une mémoire culturelle qui plaide pour la diversité, pour la conscience de l'Autre, pour la nuance, pour l'hospitalité».

«Flamands et Québécois se regardent les uns les autres dans un miroir qui reste trouble», souligne à juste titre Luc Devoldere, invitant du coup à une certaine prudence dans les rapprochements qu'un observateur enthousiaste serait tenté de faire entre les deux communautés. Malgré d'apparentes similitudes, le Québec n'est pas la Flandre, et la Belgique n'est pas le Canada. Mais «la connaissance de l'autre favorise la remontée en soi», soutient Gilles Pellerin, conscient avec raison de la pertinence de cet exercice.

Collaborateur du Devoir

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LUMIÈRES DU NORD

Correspondance de Stefan Hertmans et Gilles Pellerin

Préface de Luc Devoldere

L'Instant même

Québec, 2007, 144 pages

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