Littérature étrangère - Le mystère des traces

Dans Notions de base, que Petr Král publiait en 2005, Milan Kundera rendait hommage à son compatriote: «C'est notre cécité, cécité existentielle, qui rend le monde autour de nous si mystérieux. À sa façon discrète, Petr Král écarte le voile.» Un opus de la même matière, sinueuse et inventive, s'intitule Enquête sur des lieux. Ce récit d'amateur, au sens plein, évoque la lenteur et la suavité d'un écrivain exilé, qui vient de retrouver Prague et sa patrie, tellement changées.

Livre admirable sur l'identité, sur la conscience en acte! Rien n'est plus touchant qu'un tel regard, déchirant la banalité. Écoutez percer la petite musique tapie. Voir la beauté dans le fouillis d'herbe qu'est la pensée, en notre langue, c'est un cadeau.

On connaît l'histoire tchèque, mais celle d'un poète se lit différemment. Král, né en 1941, résidait à Paris depuis 1968. Devant la matérialité du monde, ses lieux, ses tanières, ses portes, ses couloirs, la substance incertaine fixe son esprit penché, arrêté à «respirer un peu plus à travers eux».

Ce récit plein d'ambiance explore l'ampleur de l'habitat et les signes qui répondent à l'angoisse. Que faire? Où aller? Musique réversible des ruines muettes, le corps pense, marche, associe sensations et mémoire comme château de cartes.

Étrange siècle à suivre, ces émotions, drames et désirs: renaître ailleurs sans se perdre? À Paris? En Amérique? Suivre untel? Rejoindre tel autre? Král se sera fixé sans s'arrêter, éveillé au perpétuel possible. Avec le retour au pays natal, une boucle se ferme, non pas sur sa fin, mais comme un cycle, jadis forgé dans la négociation forcée avec le politique.

Du fragment à l'intime

Les langues tchèque et française s'écartent et se retrouvent ici, dans l'entrelacs du regard intime qu'un poète tisse avec le quotidien. Nul n'est besoin d'avoir lu les poèmes de Král, Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix (POL, 1991) ou Quoi? Quelque chose (éd. Obsidiane, 1995), c'est à saisir. Enquête sur des lieux campe un état d'esprit libre, butant sur l'opacité du réel pour le multiplier.

Cette errance urbaine, menée seul, fait résonner l'écho de conversations amies, lectures discrètes, songes et souvenirs, un état continu. L'homme s'avère curieux des occurrences magiques, latentes, qui tissent au fond de soi les symboles et les rêves, et il s'ingénie à les lire, musardant, revenant sur ses pas et comparant les signes, malgré la distance et le temps.

Lautréamont, Breton et le groupe des surréalistes tchèques, leur esprit plane, simple clé pour ouvrir un trésor. Pénétrons dans l'antichambre; déjà l'espace s'éclaircit, infini sur place, dans chaque détail entretenu, peu importe où et quand. L'information est là, entre les lignes ou dans les photos et le dossier final, aux poèmes prémonitoires. Car une vie d'artiste ressemble à ses oeuvres: la vie vient à lui par le prisme de sa création, plus que l'inverse. «Le voici en train de se fabriquer un mythe minimal, sur mesure, qui serait en somme celui d'un vide plein.»

Lire un authentique texte surréaliste, en 2007, est rare. Pourtant, le réel continue de s'embusquer sans nous. Chez un écrivain aguerri, les lieux — Prague, Pilsen, les États-Unis, Paris — servent à constater des «anomalies». Sous la sévérité des choses, avant que les histoires des gens ne les atteignent, des secrets du décor attendent d'être déchiffrés.

L'écriture du salut

Lire comme vaticiner. Tel est le propos exigeant de Král. Fascinante familiarité des maisons, des rues! En débusquer les passages, les creux, les vides n'est que manière d'interroger l'enfance, la liberté, la responsabilité de vivre. Sans heurter le silence qui les noie, ils s'ouvrent comme des huîtres, inépuisables, lourds comme «un face-à-face muet de deux chiens de faïence». Dans une ambiance dormante, malédiction ou excès de vitalité, pour qui sait voir, les paradoxes foisonnent, surtout aux promesses de l'Amérique. Le poète prend alors rendez-vous à l'intérieur des choses.

Collaboratrice du Devoir

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Enquête sur des lieux

Petr Král

Flammarion

Paris, 2007, 255 pages

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