La petite chronique - Le plaisir, ça vous dit quelque chose ?

Nul n'en saurait douter bien longtemps, nous vivons à une époque où domine, sur fond de je-m'en-foutisme, un redoutable esprit de sérieux. Le moindre susurreur d'ineptes babillages a des opinions sur à peu près tout.

Le prince de Ligne est un excellent antidote à cette contamination. Né en 1735 à Bruxelles, mort en 1814 à Vienne, il est l'écrivain cosmopolite par excellence. Chargé de missions diplomatiques entre autres assignations, il tenait l'Europe pour son territoire.

Ayant eu la chance de naître dans une condition sociale qui favorisait sa propension aux plaisirs, il a eu la bonne idée de consigner dans de multiples écrits sa philosophie de vie. De ce qui peut paraître un fatras émergent Les Fragments de l'histoire de ma vie, Mes écarts et Les Contes immoraux.

Le lecteur d'aujourd'hui ne s'ennuie pas à la lecture de ce mémorialiste qui avouait ne jamais se relire. «Je ne regrette rien. Je ne me repens de rien. Je jouis de tout.» Il écrit à la diable. On chercherait en vain chez lui la justesse de ton d'un Vivant Denon ou d'un Voltaire. Mais quelle verve! Il disait qu'il aimait «les gens distraits, c'est une marque qu'ils ont des idées».

Amateur de femmes, il en connaîtra une panoplie dans toutes les cours d'Europe. Il raconte comment son père l'entraîna dans le mariage: «J'arrive dans une maison où il y avait quantités de jolies figures épousées ou à épouser. On me dit de me placer à table à côté de la plus jeune. J'appris par mes gens qu'il s'agissait de mariage pour moi... J'avais dix-huit ans et ma femme quinze... C'est ainsi que se fit ce qu'on prétend être la chose la plus sérieuse de la vie.»

Peu d'épouses furent plus souvent trompées que la sienne. Refusant obstinément de payer pour les faveurs d'une femme, il multiplia les aventures. S'ennuie-t-on à prendre connaissance de ses prouesses à répétition? Pas le moins du monde. Il a beaucoup d'humour, sait se donner tort, n'oublie pas ses ridicules. Il n'est surtout pas un homme de lettres. «Mes éditeurs, ne vous donnez pas la peine de réformer mes répétitions, s'il y en a... Mes lecteurs, passez-les, si vous avez assez de mémoire pour vous en ressouvenir.»

Négligé par un père autoritaire, Ligne aima ses enfants. Sa fille l'éblouit par sa finesse, son intelligence. À son fils, Charles, il écrit: «Il serait joli que nous eussions ensemble une petite blessure.» À la mort de ce dernier, il est inconsolable.

Jean-Paul Enchoven dit, dans Les Enfants de Saturne, que «la jeunesse fut le seul bien dont il se dépouilla à regret». Tout chez cet homme respire la joie de vivre. Il se vante inconsidérément à l'occasion, mais c'est pour mieux se moquer quelques pages plus loin. S'il est né sous de bons augures, sa vie n'en est pas moins traversée de contrariétés. Le monde qu'il avait connu s'était écroulé, il avait eu la malchance de vivre trop longtemps.

«La vie est un rondeau. Elle finit à peu près comme elle a commencé, les deux enfances en sont la preuve.» Dans son vieil âge, il écrivait aussi: «Que je serais heureux si la gloire militaire m'avait traité aussi bien que l'amour.»

L'édition des Îuvres du prince de Ligne qui nous est offerte par les Éditions Complexe cons-

titue une excellente introduction à une production trop prolixe pour le lecteur de 2007. Comme telle, toutefois une passionnante introduction.

Collaborateur du Devoir

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Îuvres

Tomes I, II et III

Charles-Joseph, prince de Ligne

Éditions Complexe

Bruxelles, 2006, respectivement, 405, 346 et 456 pages

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