Bédé: entrevue avec Étienne Davodeau - Un porte-voix qui dessine

Quinze ans d'albums, et pas des moindres, précèdent le dessinateur et scénariste Étienne Davodeau au Festival de la bande dessinée francophone de Québec (FBDFQ), vingtième du nom. Les plus récents, Un homme est mort (coscénarisé par Kris, publié l'automne dernier chez Futuropolis) et Les Mauvaises Gens (créé par Davodeau seul l'année d'avant chez Delcourt), ont été des événements en France, et pas seulement chez les bédéphiles. On en a parlé dans les pages politiques et sociales des journaux. Non sans raison: on y raconte la vraie vie de gens ordinaires, qui ont en commun d'avoir été des ouvriers et des militants. Ces bédés sont des documentaires, et vice-versa. Et ce n'est pas barbant.

«Ce que je fais d'abord, c'est de la bande dessinée qui a pour vocation de ne pas être emmerdante», précise Davodeau d'emblée lorsque je le joins à son hôtel du Vieux-Québec. «Je ne suis ni sociologue ni historien, pas plus que journaliste. Mon désir est de faire le récit d'une certaine réalité à travers le média que je maîtrise le moins mal et que j'aime le plus.» Tout le contraire de L'Histoire en bande dessinée. À son bout du fil, Davodeau rigole. «Ça n'avait de bande dessinée que le nom, cette espèce de livre didactique. Et puis la grande histoire ne m'intéresse pas. Mon but est de donner la parole par la bande dessinée à des gens qui ne l'ont pas eue. Je suis une sorte de porte-voix.» Un porte-voix qui dessine.

Dans Un homme est mort, c'est l'histoire oubliée d'une sanglante grève ouvrière dans le Brest en reconstruction de l'après-guerre qui est ravivée à partir d'un étonnant point de vue: celui d'un cinéaste militant qui avait alors tourné le film des événements, film dont il ne reste plus trace. Toute l'affaire est reconstituée autour du film perdu, à partir des témoignages, dont celui du cinéaste. Dans Les Mauvaises Gens, c'est l'histoire de ses propres parents que Davodeau met en scène et, ce faisant, celle du mouvement syndicaliste chrétien en France. Davodeau lui-même s'inclut dans la bédé, avec le père et la mère qui comprennent mal en quoi leur histoire peut intéresser des lecteurs de bédés. On pense au pionnier Art Spiegelman qui, dans son fameux Maus, s'échinait case après case à convaincre son propre père de parler des années passées dans un camp nazi.

«On ne peut pas comparer ce que je fais à Maus», rectifie Davodeau, un peu gêné. «Mais je sais par les courriers reçus, notamment sur mon site Internet [www.etiennedavodeau.com], entre 1500 et 2000 courriers, que Les Mauvaises Gens a été beaucoup acheté par des gens qui ne lisent pas nécessairement des bandes dessinées. Des parents l'ont offert à leurs enfants parce qu'ils s'y sont reconnus. Des enfants l'ont offert à leurs parents pour leur dire que leur vie avait eu du sens. Ce sont autant de petites victoires pour moi.»

Même les fictions de Davodeau ont des saveurs et des odeurs de vraie vie. Chute à vélo (paru en 2004 chez Dupuis) est l'évocation poignante de l'ultime séjour d'une famille dans la maison ancestrale déjà vendue. «La vie quotidienne, le non-spectaculaire, la bande dessinée commence seulement à s'y frotter.» Quiconque visitera d'ici dimanche la zone FBDFQ du Salon du livre de Québec s'en rendra compte: la bédé se frotte désormais à tout. La production est à la fois alléchante et effarante: plus de 4000 nouveaux titres rien qu'en 2006. Une explosion de créativité, mais beaucoup de n'importe quoi. Davodeau commente: «On atteint le point de saturation. Ce que je crains, c'est qu'on se retrouve avec deux sortes de bandes dessinées: les pures distractions, à tirage massif, en vente dans les supermarchés, et les bandes dessinées en petit format, en noir et blanc, confidentielles, réservées aux connaisseurs.» On n'en est pas là. Davodeau a des bédés en chantier: émouvoir et informer demeure son rayon. «C'est encore faisable.»

Collaborateur du Devoir

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