Littérature française - L'ombre et la lumière

Depuis Truman Capote, on ne peut plus évoquer l'enquête sans la fiction: le genre «non-fiction», affectionné des Anglo-Saxons, a connu un développement inégalé en littérature. Si des Soljenitsyne, Duras ou Sarraute ont entraîné le réalisme et cinquante ans d'absurde dans l'«ère du soupçon», un romancier doit toujours découvrir du nouveau!

Cela va de soi, roman égale subjectivité. À cela, l'écrivain confronte deux regards: celui qu'il porte sur le monde et celui de ses inquiétudes. Il en résulte un monde à part, la fiction. Espace des arguments littéraires, des chantiers du savoir et des radiographies potentielles, le roman, sans l'urgence d'écrire, n'atteint rien de cela.

Emmanuel Carrère, romancier à succès qui publie peu (tous les sept ans en moyenne, mais il fait aussi des films), y ajoute sa pierre. D'un suspense indéniable et propice aux remous, Un roman russe soutient ce qu'on savait déjà de lui. Il livre une histoire vraie, personnelle et corroborée par des faits divers. Des pages d'autofiction, douloureuse ou jubilatoire, entraînent la lecture près de la folie et de la destruction. Passionnant! Il peaufine l'efficacité dangereuse de L'Adversaire et de La Moustache.

Le plaisir romanesque

Il vient de l'enquête. En 2004, après s'être rendu à Kotelnitch, en Russie, une ville de 20 000 habitants, Carrère monte un film documentaire. Il y piste un curieux personnage, un Hongrois libéré d'un hôpital psychiatrique quatre ans auparavant. Fait prisonnier pendant la guerre et déclaré mort, l'homme a été rendu à son village natal. Sans avoir appris le russe ni communiqué durant tout ce temps.

Le sujet n'est pas banal, et l'enquête de terrain s'avère à l'avenant. Bourré de notes impulsives, de rencontres colorées et de conversations en russe, Un roman russe rassemble des impressions critiques, au ton personnel et caustique. Carrère s'y livre volontiers sous son jour le plus déglingué, et ses dernières années de psychanalyse, entre les lignes, ne glorifient pas l'autoportrait.

C'est le meilleur, cette mémoire, ces relations, ce regard exacerbés. Narcissique, l'écrivain expose sa psyché jusqu'à l'artifice et au néant. Entre les deux, la vérité se démultiplie et se déploie, dérisoire, ligotée, cruelle, tendre aussi, émouvante toujours. Le sujet se donne béant. Tant pis si parfois il nous ment. La fiction/non-fiction lui ouvre ses pages.

Pathologie familiale

Cette Russie actuelle croise celle de ses origines. Qui ne sait pas qu'il est le fils de la brillante Hélène Carrère-d'Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie française et spécialiste de l'histoire russe, découvrira les relations pathologiques et fictionnelles qui relient les membres de cette famille. Carrère lève un interdit maternel: parler du grand-père russe, enlevé et disparu à la Libération, à la suite de faits de collaboration.

Carrère réunit trois fils parallèles: un pour le documentaire, un autre pour l'histoire familiale oblitérée, le troisième pour les ravages dans sa vie sentimentale, au moment où il entreprend d'exploiter les deux premiers. Bazar magistral et palpitant, Un roman russe offre ce qu'on y cherche: un document, une histoire, un témoignage; en même temps, le nihilisme, la dépendance infantile, la jalousie faramineuse et maladive, la volonté de pousser les relations jusqu'au seuil le plus dérisoire, où tout est grincement et destruction.

Son combat avec l'écriture convoque des fantômes. Une psychanalyse jouerait sur le même terrain. Mais un roman n'est pas un transfert. Il assigne le vécu à s'énoncer dans l'espace public. À l'écrivain de l'assumer! Alors, exhibition? Famille, je vous hais? Il y a de cela. L'amour d'une mère vire en libération provoquée, ardue. Dans l'autre règlement de comptes qui en découle, avec la femme aimée et consentante, la condition masculine vire au cauchemar. Cette autofiction l'expose frontalement.

Sexe et folie

On est tenté de dire: qu'importent les dégâts, tant le lien de douleur familiale rachète le reste. Le moindre intérêt n'est pas tu: les fantasmes sexuels, relayés par une nouvelle pornographique, publiée dans Le Monde, est ramenée ici dans l'autofiction. L'argument? L'obsession vécue et le déni de confiance jusqu'au déséquilibre, en somme l'héritage passionnel. C'est lui qui valide le sens.

Il n'est pas donné d'être Russe à qui le voudrait. Identité perdue et retrouvée, la folie dans les portraits, familiaux ou non, dit ce qu'est son écriture, une arène et une lutte pour la survie. Ce n'est pas nouveau, mais il le fait bien. Unique au milieu de ses personnages, attachants ou gredins, Carrère ne se prend pas pour un dieu.

Cette lecture donne envie de la percuter en la prolongeant. Camus notamment, si sensible au contradictoire et à l'imprévu, est en mesure de relever Carrère. Dans un essai paru à l'automne, Avec Camus. Comment résister à l'air du temps, Jean Daniel témoigne de l'ami et de l'oeuvre: accepter Camus, c'est «continuer d'assumer, dans le camp des humiliés et des offensés de l'histoire, ce rôle accidentel, inutile et pathétique dont l'homme hérite en accédant à une existence sur laquelle il n'a pas été consulté». Carrère et Camus, deux manières, l'ombre et la lumière, de pointer leur révolte face à ce cauchemar essentiel.

Collaboratrice du Devoir

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Un roman russe

Emmanuel Carrère

P.O.L.

Paris, 2007, 357 pages

Avec Camus

Comment résister à l'air du temps

Jean Daniel

NRF Gallimard

Paris, 2006, 158 pages