La vie et rien d'autre

Il ne s'y passe rien, mais lorsqu'on regarde d'un peu plus près, lorsqu'on plonge dans Le Roman de l'été, c'est dans la tête de Pat, Flave et Jan que l'action se déroule. Alternant les trois voix de ces personnages — la mère, la fille et le chum de la mère —, cette fiction d'été pas si légère qu'elle veut nous le faire croire nous révèle subtilement leurs lézardes, leurs craintes, leurs espoirs, leur rage ou leur tendresse.

Pat, d'abord, auteure frustrée d'un petit roman érotique incompris par les critiques, bouille d'une rage intérieure qui ne lui fait pas oublier qu'elle est une rescapée. Ce que lui rappelle aussi chaque jour sa fille, et à travers elle le père de sa fille avec qui elle doit tant bien que mal composer — témoin directs d'une époque nettement plus chaotique de son existence. Elle aime Jan sans trop chercher à comprendre comment lui arrive à l'aimer autant. C'est l'homme de sa vie. Même si, croit-elle, ils manquent tous les deux d'un peu de communication. «Il faut préserver un peu de malentendu, sinon il ne restera plus qu'à nous regarder dans les yeux comme dans un téléroman dans lequel on attrape tôt ou tard le cancer.»

Puis il y a Flave, au seuil de l'adolescence, pour qui «maman est conne» et l'été semble n'être qu'une sorte de vacuum existentiel. Suspendue entre l'innocence des jeux d'autrefois et tout ce que la vie lui réserve encore, elle pose en observatrice un peu dégoûtée du bonheur estival des deux adultes, qui retrouvent eux-mêmes une part de leur enfance dans le simple bonheur d'être ensemble et de sentir la chaleur du soleil sur leur peau. «Il faut se faire à l'idée qu'aujourd'hui est une journée qui se répète en bégayant le même gris souris qui se changera sûrement en noir le plus noir, sans lune et sans étoiles.»

Quant à Jan, auteur-compositeur-interprète qui vivote, il a le sentiment d'être né rien que pour entendre les gémissements de plaisir de la femme qu'il aime: «Ils sont la mémoire sonore du monde. Du monde dans lequel je veux vivre.» Puis il ajoute: «Le jour où j'aurai percé le secret de ses fesses, je pourrai mourir en paix.» Cette sensualité permanente colore, faut-il le rappeler, toute l'oeuvre ironique et sensible de Grégory Lemay.

Après Moi non plus (Point de fuite, 2000) et Le Sourire des animaux (Triptyque, 2003), qui exploraient déjà à leur façon sensualité, montagnes russes amoureuses et désoeuvrement, Le Roman de l'été ne dépaysera aucun des lecteurs de Grégory Lemay. Malgré un style plus retenu que ses prédécesseurs, et peut-être un grain de folie en moins, il s'agit là d'un petit roman qui goûte la vie, vibrant et poétique. On aime.

Collaborateur du Devoir

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LE ROMAN DE L'ÉTÉ

Grégory Lemay

Leméac

Montréal, 2007, 160 pages