Entrevue - L'identité. La vérité, le mensonge. Et la folie. Emmanuel Carrère

C'est un exploit littéraire, un chef-d'oeuvre... La critique s'extasie. Et le public suit. Moins d'un mois après sa sortie en librairie, Un roman russe dépasse les 180 000 exemplaires vendus. La réaction de l'auteur, Emmanuel Carrère, joint à Paris: «Les gens sont sensibles au risque que j'ai couru en l'écrivant, et ça me touche profondément.»

C'est son livre le plus intime. Le premier qu'il écrit au «je». Sa vie amoureuse qui tourne au désastre, son histoire familiale portée comme un fardeau, une plaie, un secret honteux, et son voyage cauchemardesque dans un village perdu de la Russie: Emmanuel Carrère entrelace dans Un roman russe trois facettes de sa vie.

En entrevue, l'écrivain de 49 ans confie: «Tout ce qui est raconté est véridique.» Récit autobiographique, d'accord, mais qui a toutes les apparences d'un roman... russe. Pas étonnant: «J'avais un peu l'impression en l'écrivant que ma vie ressemblait à un roman, à un roman russe, oui. Et j'avais l'impression que ma vie se mettait à ressembler aux romans que moi-même j'écris.»

L'identité. La vérité, le mensonge. Et la folie. Emmanuel Carrère ne cesse de s'interroger là-dessus dans Un roman russe, tout comme il l'a fait dans ses livres précédents.

Dans son roman La Moustache, paru il y a 20 ans déjà, et que l'auteur a lui-même porté à l'écran en 2005. Dans son roman La Classe de neige, aussi, prix Femina 1995, traduit dans 25 pays et adapté au cinéma par Claude Miller. Même dans son récit documentaire L'Adversaire, dont Nicole Garcia a fait un film avec Daniel Auteuil. Partout, la même inquiétude, la même hantise, la même angoisse reviennent.

Après l'écriture de L'Adversaire, paru il y a sept ans, Emmanuel Carrère en a eu assez. Assez de creuser la vie d'un mythomane psychopathe, Jean-Claude Roman, qu'il a maintes fois rencontré en prison. «J'étais tout à fait vidé, très angoissé, très, très inquiet. Je suis sorti amoché de ce livre que j'ai mis sept ans à écrire. Imaginez! Passer sept ans de sa vie avec une histoire de meurtre aussi terrible, avec un type comme Jean-Claude Roman! J'avais l'impression d'avoir vécu une très, très lourde épreuve psychique.»

C'est pour sortir du cauchemar de L'Adversaire qu'il s'est rendu, en 2000, alors qu'il était en pleine psychanalyse, dans le petit village russe de Kotelnitch, avec l'intention d'y tourner un documentaire. «J'avais besoin de passer à autre chose, de faire quelque chose de complètement différent.»

Le sujet de son film: un soldat hongrois disparu en 1944, et retrouvé près de 60 ans plus tard dans un hôpital psychiatrique... à Kotelnitch. Sujet on ne peut plus troublant pour lui. Non seulement, en se rendant en Russie, Emmanuel Carrère renouait-il avec sa langue maternelle, mais il allait à la rencontre d'une histoire vraie faisant écho à sa propre histoire familiale: son grand-père maternel a lui-même disparu en 1944. Personne n'a jamais retrouvé sa trace, mais on présume qu'après son enlèvement à Bordeaux, il a sans doute été exécuté pour faits de collaboration.

C'est ici que le bât blesse: ce secret de famille enfoui, la mère de l'écrivain, Hélène Carrère d'Encausse, soviétologue reconnue et secrétaire perpétuelle de l'Académie française, avait interdit à son fils de le déterrer. «En écrivant sur mon grand-père, j'étais dans la transgression, explique Emmanuel Carrère. C'était éprouvant à vivre, à dire.»

Le portrait qu'il trace de son aïeul russe est pathétique. Paranoïaque, mythomane, hanté par la folie, suicidaire: on dirait un personnage de Dostoïevski, comme le fait lui-même remarquer Emmanuel Carrère dans son livre. L'auteur confesse aussi dans Un roman russe qu'il craint d'avoir hérité de la folie de son grand-père, tout comme ce cousin qui a fini par se suicider en 2006.

Il écrit: «J'ai reçu en héritage l'horreur, la folie, et l'interdiction de les dire. Mais je les ai dites. C'est une victoire.»

Au bout du fil, il affirme qu'il se sent délivré. «J'ai exorcisé le fantôme de mon grand-père, je me suis libéré de cette ombre. Je me sens libéré aussi parce que cette histoire que je portais en moi depuis si longtemps, j'ai pu l'organiser pour en faire une oeuvre littéraire.»

Il va jusqu'à dire, dans son livre, que s'il est devenu écrivain, c'est pour pouvoir écrire un jour cette histoire-là. Histoire autour de laquelle il n'a jamais cessé de tourner, sans en être pleinement conscient.

Il raconte d'ailleurs qu'il y a quelque temps, sa mère lui a confié que la dernière fois qu'elle a vu son père, peu avant sa disparition en 1944, elle ne l'a pas reconnu sur le coup: il s'était rasé la moustache, avec laquelle elle l'avait toujours vu. Comment ne pas faire un rapprochement, s'est alors demandé l'auteur, avec son roman La Moustache, où un homme, du jour au lendemain, se rase la moustache sans que personne ne le remarque... «On m'a souvent demandé comment m'était venu l'idée de ce récit et je n'ai jamais su quoi répondre», écrit-il.

Lorsque le fils fait remarquer à sa mère que, quand même, le rapprochement entre la vie et son roman est étonnant, elle secoue la tête, avant de conclure: «La psychanalyse t'a vraiment déformé.»

À propos de la réaction d'Hélène Carrère d'Encausse après la parution d'Un roman russe, qui se termine par une longue et magnifique lettre du fils à sa mère, Emmanuel

Carrère laisse tomber, la voix pleine d'émotion: «Elle l'a lu, ça l'a beaucoup bouleversée, remuée. Ma mère a beaucoup d'importance dans ma vie. C'était son histoire avant d'être la mienne, ça lui était d'une certaine façon personnel. Mais même si elle m'avait interdit d'en parler, ça finit par passer. C'est obligé. Elle aurait préféré que le livre n'existe pas, mais il existe, de toute manière, maintenant.»

Jamais, assure-t-il, il n'a été tenté, en cours d'écriture, de s'autocensurer. Même lorsqu'il faisait état de sa vie amoureuse, pleine d'érotisme, mais de déchirements aussi, jusqu'à ce que le couple qu'il formait avec une certaine Sophie sombre dans l'autodestruction.

Il insiste: «Je n'ai jamais eu peur d'aller trop loin. C'était entendu entre nous que j'allais écrire sur notre vie amoureuse, j'avais l'accord de Sophie. Et malgré tout, je racontais une histoire d'amour, même si elle tournait au désastre. Sophie ne pouvait pas savoir ce que j'écrirais, c'est vrai, mais elle me faisait confiance. Elle a lu mon livre, elle a été bouleversée, mais avec gratitude. C'est la réaction que j'espérais.»

Aujourd'hui, et il le souligne dans son livre, l'auteur, père de deux garçons, a refait sa vie avec une autre femme. Ils ont eu une petite fille. Une petite fille qu'il adore, comme en témoigne un texte écrit sous forme de journal intime, paru dans les pages de Libération en fin de semaine dernière: «Elle marche à quatre pattes, maintenant, circule dans tout l'appartement. Je me cache derrière les portes pour lui apparaître par surprise, pousser de grands cris et la faire rire. Je l'aime à la folie.» Il précise aussi dans ce texte qu'il n'en finit plus de recevoir des lettres et des courriels à propos de son livre: «La plupart de mes correspondants veulent savoir si, l'ayant écrit, je suis heureux, et je réponds que, ma foi, oui.»

Se pourrait-il qu'un jour Emmanuel Carrère cesse d'écrire des livres tourmentés, qu'il en vienne à écrire des livres heureux? Il éclate de rire au téléphone. «Je n'en sais rien, rien du tout.» Aucun projet de livre en vue pour l'instant. «Je ne suis pas pressé. Je n'ai aucune angoisse.»

A-t-il l'impression d'avoir écrit son meilleur livre, comme le soulignent plusieurs critiques? «Je ne sais pas. Je ne me pose pas cette question-là.»

Il ajoute: «Ce qui est sûr, c'est qu'Un roman russe est le livre qui a eu le plus de retentissement dans ma vie. Ce livre m'a considérablement apaisé. J'ai voulu raconter l'histoire de quelqu'un qui essaye aussi honnêtement que possible de dire ce qu'il est. Et j'y suis parvenu... aussi honnêtement que je le pouvais.»

Collaboratrice du Devoir