Aux premières loges de la folie

Au sous-sol de l'hôpital Louis-H. LaFontaine reposent les dossiers de toutes les personnes qui ont été traitées pour une maladie mentale depuis la fin du XIXe siècle, alors que l'établissement s'appelait encore Saint-Jean-de-Dieu. Des pages et des pages de vies brisées qui ont donné toute son âme à Une toupie sur la tête. Visages de la folie à Saint-Jean-de-Dieu, un ouvrage iconoclaste et sensible qui donne la parole aux premiers aliénés de l'asile décrié.

Pendant deux ans et demi, André Cellard et Marie-Claude Thifault se sont assis à la même petite table de bois. Coincés entre un radiateur et 80 000 dossiers qui donnaient à la pièce des allures de «catacombes de la folie», ils ont répété le même rituel, épluchant un à un les quelque 10 000 dossiers mis à leur disposition depuis 1873 jusqu'à 1925. Évariste, Bernadette, Joseph-Napoléon, Marie-Louise... des noms ont commencé à défiler sous la lumière blafarde des néons jusqu'à ce que des visages de la folie émergent par la magie des correspondances.

Au premier chef s'est imposé le délire polymorphe de Thomas, interné en 1902 après avoir troublé l'ordre public en voulant accomplir sa mission extraordinaire: prouver au monde qu'il était en fait nul autre que Napoléon II. «Depuis trois mois et demi, j'ai une toupie sur la tête», lance-t-il au Dr Devlin, qui le prend en charge à Saint-Jean-de-Dieu. La phrase, qui exprime parfaitement les affres d'une personne qui sent sa raison lui échapper, donnera son titre à cet ouvrage écrit à deux mains au prix d'un travail de moine.

Au final, les chercheurs n'auront toutefois retenu que 300 dossiers jugés assez significatifs pour étayer leur thèse. «On aurait voulu en garder plus, mais la majorité était d'un laconisme épouvantable», raconte André Cellard. En fait, il appert que les dossiers de moins de trois pages étaient monnaie courante même quand il s'agissait de résumer des vies marquées par plusieurs décennies de réclusion. Heureusement, d'autres patients ont eu la chance de faire l'objet d'un suivi plus serré, leurs familles demandant régulièrement des comptes aux autorités.

Leurs correspondances ont permis aux chercheurs de lever le voile sur un quotidien atypique, marqué par l'isolement et la perte de repères. Toute la magie d'Une toupie sur la tête réside d'ailleurs entre les lignes de ces missives, souvent maladroites, certes, mais toujours profondément sincères. Le fait que Boréal ait choisi de les publier intégralement, avec leurs défauts de langue, n'est certainement pas étranger au sentiment d'authenticité qui s'en dégage.

Interlocuteur privilégié, le médecin traitant s'y révèle tout à fait indispensable. C'est en effet principalement autour de cet homme que graviteront les espoirs, mais aussi les déceptions et les rancoeurs des aliénés et de leurs proches pendant la période étudiée par les deux chercheurs. Par sa plume, il agira comme un phare dans un univers où le roulement de personnel est incessant, commentant année après année les cas qui lui sont soumis.

Un idéal

L'analyse de ces lettres a permis aux chercheurs de tisser la trame d'une histoire qui se révèle bien différente de celle qu'a bien voulu retenir l'Histoire. De Saint-Jean-de-Dieu, la plupart des gens gardent le souvenir d'une mégacité de la folie où l'on entassait pêle-mêle les marginaux, les déments, les mélancoliques et les idiots, mais aussi des gens sains d'esprit internés de force par des proches malveillants. Mais avant de devenir ce que les ténors de la révolution psychiatrique allaient qualifier de «renfermoir, de dépotoir ou de mouroir», Saint-Jean-de-Dieu a aussi été un idéal, rappelle Marie-Claude Thifault.

«À l'époque, les gens ont cru en la structure asilaire, ils se sont investis complètement dans ce projet avec la certitude qu'ils allaient guérir les malades», raconte la professeure d'histoire à l'Université de Hearst. En 1873, l'hospice Saint-Jean-de-Dieu est créé dans un milieu naturel réputé pour favoriser la restauration du «moral» de la personne souffrant de folie. Rapidement l'hospice se transforme en une cité asilaire et prend le statut d'une municipalité. Avec son auditorium, sa brigade d'incendie et ses centres de loisirs, l'asile prend des proportions telles qu'il faudra même une locomotive, le Saint-Raphaël, pour relier les différents pavillons. Cette croissance rapide ne se fera pas sans conséquences. «Une dizaine d'années seulement après l'érection du nouveau Saint-Jean-de-Dieu, en 1901, l'établissement commence à tomber en lambeaux. Les salles sont encombrées et l'idéal asilaire pâlit», raconte André Cellard.

En 1910, le Dr Villeneuve sonne une première fois l'alarme dans une lettre adressée à sir Lomer Gouin, premier ministre et procureur général de la province, à qui il demande la nomination urgente d'un médecin additionnel. Aux commandes de la cité, les soeurs de la Providence verront les ressources financières de l'asile fondre comme peau de chagrin. «L'approche thérapeutique était déficiente. On avait imaginé ce système dans l'espoir de guérir la folie, mais ça ne marchait pas et ça continuait à grossir», raconte le professeur de criminologie à l'Université d'Ottawa.

Pourtant, l'espoir de lendemains qui chantent reste palpable. Les archives montrent en effet un univers bien différent des histoires d'horreur qui continuent aujourd'hui de circuler à propos de Saint-Jean-de-Dieu. Les méthodes décriées si fortement par le public — qu'on pense seulement à la lobotomie, à l'hystérectomie ou à l'utilisation de salles de bains froides — sont carrément absentes, ces mesures étant venues plus tardivement. Même les mesures de contention sont abordées avec pudeur, les auteurs ayant choisi de mettre l'accent sur les mots des aliénés, qui se gardent bien d'inquiéter leurs proches avec ce genre d'information.

Un refuge

Reconnu comme l'un des critiques les plus acerbes de l'institution asilaire, André Cellard admet que ses convictions ont été ébranlées à la lecture de ces témoignages tout en nuances. «Dans mon Histoire de la folie au Québec, je présentais l'asile comme un symbole de l'intolérance des sociétés face au comportement anormal. Mais dans un Québec aussi conformiste que le Québec du début du siècle dernier, j'en suis venu à me demander si Saint-Jean-de-Dieu n'était pas le seul lieu où les personnes anormales pouvaient vivre sans être considérées comme des pestiférés.»

À l'époque, la normalité n'avait souvent qu'un visage. Tout ce qui s'en écartait était perçu comme une menace. Même l'originalité, si recherchée de nos jours, était considérée comme un défaut inavouable. Depuis, la société a beaucoup assoupli ses règles, remarque le criminologue, qui cite l'exemple de l'homosexualité et de la tentative de suicide, deux comportements qui menaient tout droit à l'asile au début du siècle dernier. «C'est dans le regard de l'autre qu'on est fou. À cet égard, l'homosexualité est un exemple absolument extraordinaire parce que, tout d'un coup, des gens qui étaient traités comme des malades mentaux ont été complètement normalisés.»

Alors que la proportion de personnes internées s'avère aujourd'hui dix fois moindre qu'il y a 50 ans, les deux chercheurs ne peuvent que s'interroger sur les choix d'un milieu psychiatrique qu'ils connaissent pourtant bien pour y avoir travaillé eux-mêmes. «Dans les années 60, on a dit que ça n'avait plus de bon sens à Saint-Jean-de-Dieu et c'était vrai! On manquait de tout. Mais ceux qui sont sortis sont-ils plus heureux aujourd'hui? On retrouve de plus en plus d'hommes et de femmes dans les rues, ils sont dans leur délire et ils me paraissent parfois encore plus isolés que s'ils étaient internés», laisse tomber Marie-Claude Thifault après un moment de réflexion.

À l'autre bout du fil, André Cellard reprend sans le savoir les propos de sa complice. «Il y a des itinérants qui meurent aujourd'hui sur les bancs de parc. Oui, les gens qui étaient en institution étaient aliénés, mais depuis la désinstitutionnalisation, quand on croise un fou dans la rue, on fait souvent comme s'il n'existait pas, et je me demande si ce genre d'aliénation n'est pas pire encore que celle qui existait alors à l'asile.»

En lisant Une toupie sur la tête, le lecteur a lui aussi le sentiment de retrouver le sens premier du mot «asile», alourdi par des années de perceptions négatives, souvent méritées certes, mais pas toujours. Il suffit de penser à l'Olivine du Dr Jacques Ferron pour s'en convaincre. À propos de cette patiente, le Dr Ferron écrivait en 1970 que «son internement à Saint-Jean-de-Dieu, excellent pour elle, montre qu'en dessous de l'hôpital psychiatrique, il y a, en largeur et en profondeur, un hospice, ou, si l'on veut, un asile dans le bon sens du mot».

Pourtant, de cette Olivine «blagueuse et enjouée», on ne retrouve qu'une «patiente imbécile aux connaissances très pauvres» dans le dossier conservé à Louis-H. LaFontaine. Heureusement, André Cellard et Marie-Claude Thifault ont su lire entre les lignes et redonner à cette patiente, comme à des dizaines d'autres patients tout aussi attachants, sa liberté de parole. Juste pour cela, Une toupie sur la tête vaut pleinement qu'on s'y attarde.

Le Devoir

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Une toupie sur la tête

Visages de la folie à Saint-Jean-de-Dieu

André Cellard et Marie-Claude Thifault

Boréal

Montréal, 2007, 325 pages
2 commentaires
  • Pierre François Gagnon - Inscrit 17 mars 2007 12 h 10

    Un asile dans le bon sens du mot

    Il n'y aurait pas, pour les plus autonomes, de meilleur asile que chez soi, avec les soins à domicile requis si trop âgés, ou le suivi psychothérapique à long terme chez les autres ; et pour les plus cas lourds, de maisons supervisées, conviviales, au sein des communautés. Tout cela implique évidemment une politique de soutien aux revenus décents dont les droitistes plus ou moins antisociaux ne veulent rien savoir.

  • Manon Dion - Inscrite 19 mars 2007 16 h 22

    Du cachot à l'indifférence populaire... Une évolution relative.

    C'est avec intérêt que j'ai pris connaissance de la venue du livre Une toupie sur la tête. À première vue, les auteurs semblent avoir fait une analyse exhaustive et sérieuse du système asilaire que le Québec a malheureusement connu. Cependant, deux éléments me frappent dans cet article, soit l'absence de préoccupations pour les membres de l'entourage et l'analyse finale des auteurs.

    Dans un premier temps, les familles de l'époque, en raison des croyances populaires, étaient pour la majorité tenues responsables de la maladie mentale de leur proche. Elles se cachaient et s'isolaient tout en étant, la plupart du temps, inquiètes du sort et des soins que pouvaient recevoir leur proche. Le système asilaire les tenaient loin du quotidien et on leur assurait la qualité des soins. En fait, tout comme leur proche, elles étaient tenues au silence.

    Heureusement les choses ont changé. Tous les québécois sont pour la vertu et la Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale n'échappe pas à cette règle. Nous saluons le principe de la désinstitutionnalisation, car il était plus que temps que les cachots s'ouvrent pour permettre aux personnes atteintes de maladie mentale de retrouver leur dignité. Par ailleurs, les membres de l'entourage sont eux aussi sortis de l'ombre. Les recherches effectuées dans le domaine psychiatrique et les mesures de soutien pour les familles ont permis à ces dernières de se déculpabiliser. Aujourd'hui, elles savent que des facteurs biopsychosociaux sont responsables de la maladie mentale de leur proche. Les membres de l'entourage peuvent maintenant mieux respirer et, en ce sens, ils peuvent mieux composer avec leur rôle d'accompagnateur.

    Le plus accablant des constats est relié à l'analyse finale des auteurs. En 2007, malgré les nombreuses réformes en santé mentale, nous sommes toujours en quête de l'équilibre. De l'institutionnalisation déraisonnable, nous sommes passés à la désinstitutionnalisation sauvage, et ce, sous la gouverne du bien-être des personnes qui sont atteintes de maladie mentale. Les auteurs nous signalent des questionnements de fond: les gens sont-ils plus heureux qu'avant? Notre évolution est-elle aussi grande que ce que les politiques nous laissent croire? Sommes-nous sous l'emprise de la danse... un pas en avant, deux pas en arrière?

    Une chose est claire en ce début de siècle, il faut parler encore et encore de maladie mentale. Il faut tout faire pour mettre en avant-plan une problématique trop longtemps oubliée. Le livre Une toupie sur la tête, nous allons assurément le lire!


    Hélène Fradet, directrice générale de la Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale (FFAPAMM)