Le jour où Hubert Aquin s'en alla

Le mardi 15 mars 1977. La date vous rappelle quelque chose? Il y a trente ans, ce jour-là, vers 14h, Hubert Aquin a pris son fusil et s'en est allé pour toujours. Il s'était tant cherché qu'il a fini par se trouver. La violence l'habitait. Il l'a transformée en oeuvre d'art pendant une trentaine d'années avant de la retourner contre lui-même, quand il n'a plus eu la force de continuer.

Ce 15 mars 1977, il est donc monté dans sa Ford Granada, un coupé rouge grenat de 1976, et a quitté pour toujours son domicile de la rue Vendôme, où il vivait avec Andrée Yanacopoulo, sa compagne depuis onze ans, et leur fils Emmanuel qui avait neuf ans. Et cette fois, le fondateur du Grand Prix automobile de Montréal roula prudemment. D'ailleurs, il n'avait plus qu'un oeil, le droit et devait en conséquence surveiller sa gauche. Pas de course folle en perspective, comme jadis sur la piste de Mosport (en Ontario, pour son film L'Homme vite) ou à Montréal, sur l'avenue du Parc.

Cette fois, surtout pas d'imprévus. Il n'entrait pas en clandestinité pour faire l'indépendance du Québec, comme en ce 18 juin 1964 quand il avait rejoint la cellule terroriste lancée dans la mouvance du Front de libération du Québec. Cette fois, pas de revolver, comme il en avait muni son alter ego, l'espion qui, dans Prochain épisode, poursuit son double, le dénommé H. de Heutz. Cette fois, le fusil de son père, un 12, dont il avait hérité en 1974. Il en avait d'ailleurs scié le canon.

Un dernier salut au monde

À quarante-sept ans, l'écrivain n'avait qu'un objectif, finir son tour de piste, trouver la sortie, rentrer pour toujours dans la nuit originelle. Pensait-il à la forêt obscure du Dante? Il faisait pourtant beau. La neige fondait sous un soleil déjà printanier. Dans les rues, les filles ouvraient le col de leurs manteaux. Pas encore de minijupes, comme il les aimait, sur des jambes nues. À quoi bon, maintenant? Il s'en allait. Depuis le mois de septembre, il préparait son départ et avait prévenu sa compagne avec qui avait été conclu un pacte de non-intervention, si l'un ou l'autre décidait d'en finir. C'était en 1963. Médecin, elle faisait alors une recherche sur le suicide au Québec, alors que lui ne cessait d'y penser depuis l'adolescence. Ç'avait été le coup de foudre. Pour les deux qui laissaient famille et enfants derrière eux. À l'amour, à la mort.

Il stoppa bientôt dans une allée arborée des jardins de Villa Maria, le collège de Westmount où sa première femme avait étudié. D'elle, connue à Radio-Canada, il avait eu deux fils qu'il n'avait cessé de rechercher depuis 1966. Lui, qui était le deuxième fils de trois, pensa-t-il aussi à sa mère, toujours vivante? Le mal-aimé de la famille (ainsi se percevait-il) avait déjà dit que sa dernière pensée serait pour celle qui lui avait donné cette vie de souffrance. Dans son costume sombre, impeccablement rasé, cravate rouge et bleue sur chemise bleue, il sortit rapidement de la voiture, referma la portière et se tint debout contre elle, la tête grisonnante dans le bleu du ciel. Pour un dernier salut au monde.

Le mois précédent, l'ancien étudiant de Paris (en sciences politiques et esthétique) avait refait son pèlerinage italien, celui de Stendhal: Rome, Naples, Palerme, avec une compagne plutôt religieuse, restée anonyme. Mais l'écriture n'était pas repartie. Le roman nouveau, appelé Joue Frédéric joue (Chopin et Léveillée à la fois évoqués), ou encore Obombre, qui devait faire une grande place à la musique, était finalement resté en chantier. Obombrer: «couvrir d'ombre», «obscurcir». Mais dès la première syllabe le mot laisse aussi entendre l'aube. Le sujet? Réfugié dans le Park Lane Hotel de Chicago, un écrivain malade rêve devant la tempête de neige qui souffle sur le Michigamme et dans les rues de la ville. Là-dessus apparaît l'histoire d'Adriaen et Maria, qui se cherchent «sur les bords voûtés de l'Oudegracht» ou dans les rues d'Utrecht. Il y avait là les éléments d'une histoire déjà bien connue, dans Prochain épisode ou Trou de mémoire, l'écrivain réel, très malade lui aussi, à bout de force, s'en souvenait. Trop. Il risquait de se répéter. Répéter, c'est bien sûr approfondir, il l'avait déjà écrit, mais ça n'allait plus. Dans le texte, la main gauche tremblait. Dans la réalité? Il était souvent grippé. Il avait ses crises d'épilepsie depuis une dizaine d'années. Dans le texte, tout son corps allait se défaire. Pas seulement la tête où il allait poser le 12. En pleine bouche. Dans la réalité, cette fois.

L'envers, le biais, la diffraction

La détonation de Villa Maria a aussitôt fait éclater le milieu: le cultivé, le politique, le médiatique, l'universitaire. Était-il vraiment parti l'homme orchestre? Le producteur, l'auteur de quatre romans célébrés, d'une douzaine de films, d'une trentaine de dramatiques radio et télé? Celui qui avait répliqué à Pierre Elliott Trudeau avec La Fatigue culturelle du Canada français (1962), le professeur du collège Sainte-Marie et de l'UQAM, le directeur littéraire des Éditions La Presse, le rédacteur en chef du Jour, le battant à tout faire? Celui qui depuis des mois attendait à côté du téléphone qu'on lui offre un job? En provenance, par exemple, de ce gouvernement du Parti québécois nouvellement élu? Le pays s'en venait, oui ou non? Il l'avait tant annoncé.

Tout le beau monde des idées, des arts et du pouvoir s'épancha officiellement, comme étonné que l'oublié ait réalisé ce qu'il n'avait cessé de raconter. Personne ne reprit le cri de Jean LeMoyne clamant que le Québec avait tué Saint-Denys Garneau. Personne ne demanda qui soignait celui que son psychiatre de 1964 considérait comme un déprimé classique. Surtout pas le Dr Camille Laurin, son confrère d'université et nouveau ministre de la Culture et des Communications, qui ne donna pas suite à la demande d'un gagne-pain. Il avait beaucoup à faire avec la loi 101, n'est-ce pas? Mais depuis son congédiement des Éditions La Presse, Aquin chômait. Puis, on l'avait trompé avec la supposée relance du Jour. Il avait surtout en tête son dernier échec professionnel, ce grand rêve effondré d'une NRF québécoise que lui avait proposé d'inventer Roger Lemelin.

Jacques Godbout, Yvon Rivard et Louis-Georges Carrier reçurent chacun une lettre d'adieu. Dans les deux premières (rendues publiques), le partant dit sa sérénité, son bonheur familial, sa santé mentale (!), sa foi en l'UNEQ, sa joie du «brassage socio-politique dont le Québec est le lieu», il salue les copains, tous, insiste-t-il, affirme son amitié, sa confiance dans l'avenir littéraire d'Yvon Rivard, dont il venait de publier le premier roman: Mort et naissance de Christophe Ulric.

Puis, le 18 mars, l'abbé Marcel Brisebois dit la messe de l'adieu à l'église Notre-Dame-de-Grâce, en présence de deux cents personnes. Beaucoup d'amis sont là, dont Jacques Languirand avec chapeau et cape. Après l'évangile de saint Luc qui rappelle la mort et la résurrection du Christ, l'officiant met en rapport les deux morts, soulignant à quel point la vie d'Aquin a été intense, axée sur l'Absolu, la geste d'un homme «qui s'est donné totalement par amour». Il est vrai que, pratiquant le roman à saveur autobiographique, modelant son destin sur celui même de son peuple, Aquin avait en effet transformé sa difficulté d'être en un amour fou du pays et de l'art.

Voilà pourquoi son oeuvre exigeante n'est jamais mortifère, bien au contraire. Aucun autre écrivain du Québec n'a été aussi formellement inventif, inspiré par tous les grands: Shakespeare, Proust, Joyce, Husserl, Nabokov, Ramuz, Simenon et tant d'autres. Mais c'est en renversant toujours les perspectives, selon son choix fondamental de l'envers, du biais, de la diffraction ou de l'anamorphose. En ce sens, son «autocrucifixion» est tout à fait représentative de ce qui peut arriver à une société comme la nôtre, historiquement branchée sur les fins dernières, mais son point de vue n'est guère catholique. Sa conscience tragique devient blasphématoire, comme on le voit bien des Rédempteurs à Neige noire, dans les scènes finales particulièrement. Chez lui, la messe est noire qui conjugue érotisme et religion. On y trouve du ludisme, oui, mais pas de recours au carnavalesque comme chez Anne Hébert. Il serait plutôt hard. Même pour la lecture. Avis au journaliste qui trouve difficile la lecture du Devoir. Mais quel régal pour qui aime la fiction qui pense!

Ces lignes sont venues à la suite d'une relecture de Signé Hubert Aquin. Enquête sur le suicide d'un écrivain, l'ouvrage publié en 1985 (chez Boréal Express) par Gordon Sheppard et Andrée Yanacopoulo. Pour une reconstitution minutieuse, même un peu maniaque, des derniers moments d'Hubert Aquin, on voudra bien s'y reporter. Les questions sont incisives et les réponses, directes. Pour le reste, l'édition critique de l'oeuvre aquinienne est disponible en poche — onze tomes — dans la collection «Bibliothèque québécoise». Je recommande aux nouveaux lecteurs de suivre l'ordre chronologique des parutions.

Collaboration spéciale

L'auteur est président de l'Académie des lettres du Québec, professeur associé à l'UQAM et codirecteur de l'édition critique de l'oeuvre d'Aquin (Bibliothèque québécoise). Il a aussi publié Roman mauve. Microlectures de la fiction récente au Québec (Québec Amérique, 1997) et Le Roman du Québec. Histoire, perspectives, lectures (Québec Amérique, 2001).
1 commentaire
  • Gérard Lépine - Inscrit 10 mars 2007 10 h 35

    Déjà!

    Il m'avait remplacé comme secrétaire-trésorier du Théâtre du Vieux Montréal, ex-théâtre de la Bourse, futur Centaur Theatre, que j'avais fondé avec Languirand et Deschamps. Son départ a marqué le commencement de la fin, ou plutôt le début du Centaur... Ce fut une autre vie... Je suis heureux que d'aucuns, apparemment beaucoup, se souviennent.