Van Schendel et le leurre montréalais

Michel van Schendel, poète et essayiste (1929-2005)
Photo: Jacques Grenier Michel van Schendel, poète et essayiste (1929-2005)

En 1964, dans la revue Parti pris, Michel van Schendel établit un diagnostic qui tranche sur les lieux communs de notre gauche d'alors. Au sujet du Québec, l'intellectuel brillant affirme: «Il est juste assez capitaliste pour oublier qu'il est colonisé, et juste assez colonisé pour oublier qu'il est victime du capitalisme.» On peut imaginer chez ses lecteurs un murmure vite refoulé: «De quoi se mêle ce maudit Français?»

Né en France, Michel van Schendel (1929-2005) avoue avoir des origines enchevêtrées et être incapable d'en revendiquer une seule. Le poète et essayiste, établi au Québec dès 1952, a des ascendants belges, néerlandais, anglais, espagnols et français. La diversité des souches lui permet de soutenir qu'il ne connaît ni racines ni déracinement. «Je me connais des connivences», admet-il simplement.

Ce sont ses connivences qui, en 1964, le poussent à reprocher à notre gauche d'être trop montréalaise, d'ignorer l'ensemble du Québec et de mépriser si facilement le Crédit social qui, quelques années plus tôt, a obtenu un succès non négligeable aux élections fédérales. Jugé réactionnaire, ce parti exprime, selon Van Schendel, la révolte obscure et maladroite de régions semi-rurales abandonnées à leur sort par notre intelligentsia.

L'article de Parti pris s'intitule «La maladie infantile du Québec». Il est le meilleur des dix-sept textes qui, publiés dans des périodiques de 1962 à 2005, forment maintenant un livre: Les Écrits politiques, de Van Schendel.

Une « colonie satellite »

Dans l'article percutant, l'essayiste décrit un Québec qui, soumis au Canada anglais par un semi-colonialisme occulte et «un fédéralisme boiteux», pratique «un capitalisme de mendicité». Van Schendel soutient que Montréal cache la pauvreté de la province. «Montréal est, écrit-il, un phénomène essentiellement colonial, un îlot de sécurité relative à l'intérieur duquel les infériorités économiques réelles sont estompées... L'îlot masque le sous-développement de l'arrière-pays.»

Après avoir décrié la politique étrangère du Canada, en particulier à propos de la guerre du Vietnam et du conflit israélo-arabe, en expliquant qu'Ottawa est devenu le satellite de Washington, Van Schendel définira en 1969 la situation de Montréal et du reste du Québec dans l'optique continentale: «L'arrière-pays québécois est presque tout entier une colonie satellite de sa métropole régionale (Montréal), cependant que le Québec dans son ensemble est l'une des quelques colonies de l'intérieur de l'impérialisme nord-américain.»

On peut tenir rigueur à Van Schendel de sous-estimer l'originalité des aspirations nationales des Québécois, car l'intellectuel qui a grandi en Europe conçoit trop comme un tout ce qu'en 1958 il appelait poétiquement «l'Amérique étrangère». Mais on ne saurait lui reprocher de souligner la présence ici d'un système géopolitique dont l'immédiateté criante nous aveugle et blesse notre pudeur.

Collaborateur du Devoir

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ÉCRITS POLITIQUES

Michel van Schendel

VLB

Montréal, 2007, 256 pages

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