Roman italien - Claudio Magris dans les fureurs noires de l'Histoire

Claudio Magris fait partie de ces romanciers européens livresques, savants et tentaculaires, qui tantôt nous pondent des essais très personnels empruntant à l'arsenal de la fiction, tantôt, mais de façon parfois moins heureuse, nous lancent au visage de gros romans à l'érudition appuyée, enrobés de déclamations et de références obscures.

Auteur de Microcosmes ou du fabuleux Danube (Gallimard/L'Arpenteur, 1988), journal d'une déambulation sentimentale, littéraire et historique qui nous transportait des sources du grand fleuve européen jusqu'à son embouchure dans la mer Noire, Claudio Magris est avant tout spécialiste de la littérature germanique à l'Université de Trieste, en Italie, où il est né en 1939. Depuis longtemps fasciné par les frontières, polyglotte accompli, il incarne lui-même à merveille l'esprit de cette petite ville coincée entre mer et montagne, carrefour vivant de trois mondes qui s'entrechoquent — slave, allemand et italien.

À l'aveugle est ainsi un roman délirant et bavard qui puise à quelques-unes — seulement quelques-unes — des barbaries collectives qui ont taché de rouge les deux derniers siècles. Un roman ambitieux où il professore nous entraîne à tâtons au coeur des folies de l'Histoire avec une petite dose de «l'éternel retour» nietzschéen.

Au milieu de ce maelström romanesque figure une galerie de personnages réels ou fictifs, passés à la moulinette des visions provoquées de l'écrivain italien. Dans un hôpital de Trieste, Salvatore Cippico, ancien militant communiste et ancien déporté de Goli Otok, se confie à son psychiatre. Il se prend quelquefois pour le clone de Jorgen Jorgensen, flibustier danois, roi d'un jour de l'Islande et déporté en Tasmanie au milieu du XIXe siècle. «J'ai voulu réformer le monde au lieu de me chercher un abri, et ça, le monde ne le pardonne pas», confesse le narrateur halluciné.

À la remorque de ce personnage caméléon, Juif errant de l'Adriatique et des mers australes, témoin des plus amères faillites idéologiques, Claudio Magris le romancier nous entraîne au coeur de «toutes ces choses qui se chevauchent, années et pays et mers et prisons et visages et faits et pensées et encore prisons et ciels lacérés du soir d'où le sang coule à flots et blessures et fuites et chutes... »

De la lointaine Tasmanie, d'abord île pénitentiaire et terrain de massacre des aborigènes avant de devenir État australien, en passant par Dachau et Waterloo, de la guerre d'Espagne à la Yougoslavie de Tito, À l'aveugle est un torrent de larmes versées sur «la tragique nécessité de combattre la barbarie par des moyens barbares». De larmes qui baignent, par exemple, les cailloux de Goli Otok, une petite île croate transformée par Tito en 1949 en camp de concentration pour prisonniers communistes demeurés fidèles à Moscou. Fermé en 1988, le bagne est aujourd'hui livré aux touristes. Mémoire oubliée, révolutions avortées. La roue de l'Histoire tourne à plein régime, régulièrement graissée de sang, de larmes, d'injustices.

L'exercice pourra sembler périlleux, et il l'est du point de vue du lecteur, tant il est parfois difficile de s'accrocher au long de ces 438 pages tourbillonnantes, portées par un rythme qui hésite, qui crachote ou qui halète. Fort et hurlant, mais peut-être aussi un peu confus. Claudio Magris, qui a porté ce roman ambitieux durant plus de dix-sept ans, nous pardonnera de préférer encore l'essayiste au romancier.

Collaborateur du Devoir

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À L'AVEUGLE

Claudio Magris

Traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau

Gallimard/L'Arpenteur

Paris, 2006, 438 pages

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