Roman français - Terreur écologique

«Le premier thriller écolo», dit la bande publicitaire. L'écologie politisée, c'est toute une première pour Rufin, qui poursuit, avec Le Parfum d'Adam, les mésaventures de la mondialisation, abordées avec brio dans Globalia. C'est aussi mon cas, peu amatrice de best-seller, et n'était le nom de Rufin, et le souvenir de plaisirs de lectrice passés, je l'aurais sans douté évité.

Mais Rufin est un raconteur épatant. À partir d'une bibliographie toujours savante, il bricole des romans palpitants, aisés et agréables à mettre dans une dent creuse. Qui aura ouvert Rouge Brésil, par exemple, ne l'oubliera pas si vite lu. De même ce gros roman d'action, étendu de la Pologne au Brésil, en passant par la France, l'Autriche, l'Italie, les États-Unis, l'Australie et le Cap-Vert, et j'en passe, nous entraîne dans les dérives détachées de Greenworld, à One Earth. Gros clins d'oeil.

Quoiqu'il s'inscrive au bas d'une longue liste de romans anglo-américains, Le Parfum d'Adam tranche comme fiction palpitante, dans la production française. Rebondissant jusqu'à sa postface, consacrée aux sources d'inspiration comme Rouge Brésil, l'intrigue ouvre son jeu de cartes, sans cesse tournantes et brassées. Il rachète ainsi quelques longueurs, où les invraisemblances finales l'ont plongé.

C'est bien la spécialité de Rufin: sortir du roman pour s'adresser au monde. Ce faisant, il rejoint un vaste lectorat, jeunes lecteurs, amateurs innocents aussi bien que têtes grises, férus de politique sourde et de secrets mal gardés.

La surpopulation

Le monde de demain se lit aux signes de l'actualité. Or l'écologie est un sujet majeur. Quoi de plus pertinent que la gestion des ressources mondiales, jointe au monde mystérieux des virus, manipulés ou automutants? La peur nous prend aux tripes, d'autant que s'y jouent aussi de gros intérêts financiers, scientifiques et politiques. Oui, ce roman prélude à un divertissement intelligent.

Là, la recette de Rufin écrivain opère. Avec ses androïdes en caoutchouc, juste assez glacés, personnages virtuels qui comprennent tout, sans profondeur ni théâtralité, l'intrigue techno parcourt les chemins variés de la guerre bactériologique. Elle se mène, qui en doutera, à partir des États-Unis, où prospèrent les gros bonnets de la finance mondiale.

Autour du monde, leur hégémonie, de moins en contrôlée, se répand. Le Français lève ainsi les leviers de la peur et la logique du risque. Son roman fait penser autant à Ian Fleming qu'à John Le Carré, allant du schématisme au refus du manichéisme, sans toutefois atteindre l'expertise littéraire des manipulations concoctées par ce dernier.

Là où toutefois il se distingue, c'est par un sens du développement de l'intrigue, basée essentiellement sur le dialogue. Chez Rufin, les êtres disent tout, avec une simplicité et une clarté désarmantes. Extrêmement intelligents, ils sont aussi bavards, parfois même stylés. Ils livrent tout au lecteur, au fur et à mesure que les événements surviennent d'une réalité extérieure. Et ils réagissent, souples comme des pumas, cherchant l'imprévisible, la crise, l'urgence, la prise de décisions rapides.

Poker gagnant

Ainsi Rufin parvient-il aisément à passer une somme importante d'informations, qui touchent à son expérience de médecin, engagé jusque dans la politique, humanitaire ou non. Refusant la violence — ce qui n'est pas sa moindre originalité —, il n'en évite pas moins au lecteur le souci de calculer l'issue et d'extrapoler la résolution de l'intrigue. Autant se laisser mener, qualité exigée d'un roman.

Il est vrai que le suspense ne lâche guère. L'habileté de Rufin à semer les indices et à les lire immédiatement, comme des rébus aux solutions éphémères, vante l'intelligence naturelle d'un médecin, omniscient et rationnel, et sa capacité d'agir. Ce que le lecteur apprend en même temps.

À Paris toutefois, il y a déjà quelques voix (dont celle de l'éditeur Olivier Gallmeister) pour s'élever contre la charge du Parfum d'Adam contre Edward Abbey, romancier-culte de l'Ouest américain, durant les années 1970. Selon Rufin, la bible de l'écoterrorisme serait The Monkey Wrench Gang d'Edward Abbey (1927-1989), paru en 1975 (La Gang de la clé à molette, 2006). Il l'identifie comme «l'un des inspirateurs de ce passage à l'acte radical», que son roman est censé dénoncer.

Mais même le sérieux d'un romancier, fût-ce dans sa postface, est à prendre avec des pincettes. C'est ce que je retiens du titre. Le Parfum d'Adam est un divertissement, qui pose quelques questions, certes, mais qui se rit de tant de clichés, où même les faits historiques et les idéologies qui animent nos sociétés apparaissent avec humour. Dans la grimace d'un vieux sujet, dans l'espionnage sans peine de ce polar, on vit, on mange, on dort, on se promène, on a même le loisir de l'amitié. C'est un art qui le vante, c'est un passe-temps.

Collaboratrice du Devoir

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Le Parfum d'Adam

Jean-Christophe Rufin

Flammarion

Paris, 2007, 541 pages

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