Une vieille querelle littéraire

C'était il y a un siècle. Des écrivains d'ici se chamaillaient entre eux et cela faisait du bruit jusque dans les journaux de l'époque. Le milieu littéraire était tout petit, on publiait à peine une dizaine de livres par année, il n'y avait pas de Conseil des arts ni de ministère de la Culture, mais les écrivains parvenaient à faire entendre leur voix. Les poèmes de Nelligan venaient de paraître, accompagnés d'une préface admirative de Louis Dantin qui se demandait toutefois pourquoi son protégé n'en avait eu que pour les «bibelots de Saxe» et les «dentelles de Malines», et jamais pour la beauté autrement plus originale de la nature canadienne. Un peu après lui, à Québec, l'abbé Camille Roy, futur recteur de l'Université Laval, lançait un programme de «nationalisation de la littérature canadienne». Puis les choses se sont transportées à Montréal, où quelques disciples de Nelligan, inspirés par l'exotisme de leur modèle, en ont remis et ont fait exprès d'écrire une poésie dénationalisée, tournée vers Paris; en 1918, ils ont lancé une revue au titre étrange, Le Nigog, d'après un terme d'origine amérindienne qui signifie «harpon»; pendant ce temps, les écrivains régionalistes sont montés aux barricades et ont commencé à dénoncer cette poésie «bizarre comme un début d'aliénation mentale» (Albert Lozeau).

Pour suivre ce conflit qui dure près de trente ans, les chercheurs et les esprits curieux disposent de plusieurs travaux, mais aucun n'est plus complet, plus rigoureux et plus utile que la thèse de doctorat d'Annette Hayward, déposée en 1980 mais qui vient tout juste d'être publiée. Il était plus que temps que cette étude, régulièrement citée par les spécialistes, fasse l'objet d'une publication, et c'est tout à l'honneur de la maison d'édition Le Nordir d'avoir accepté de s'en charger, malgré l'énormité du texte qui fait plus de six cents pages bien tassées. Même si elle ne tient pas compte des recherches entreprises depuis 1980 et qu'un travail d'élagage n'aurait pas été inutile, cette analyse garde toute sa pertinence et permet au lecteur d'aujourd'hui de revivre, année après année, parfois jour après jour, ce conflit qui a fait date dans l'histoire du Québec.

Annette Hayward a surtout le mérite d'introduire des nuances là où on serait tenté de simplifier les choses. La polémique paraît opposer deux camps aux idées tranchées, avec d'un côté les défenseurs d'une littérature franchement canadienne par son contenu et de l'autre des écrivains exotisants, les «ciseleurs de vers» davantage préoccupés de jeux formels que de contenu. Mais la réalité est plus complexe, comme Annette Hayward s'emploie à le montrer en ne manquant pas de signaler les ambiguïtés idéologiques et esthétiques des écrivains en présence. Lorsque les hostilités se déclarent, au début des années 1910, avec la parution des recueils de poésie de Guy Delahaye (Les Phases) et de Paul Morin (La Paon d'émail), c'est Albert Lozeau, pourtant admirateur de Nelligan et ami de Morin (qui lui dédie son recueil), qui ouvre le bal avec un article paru dans Le Devoir sous le titre: «Les Phases ou le danger des mauvaises fréquentations». Marcel Dugas lui répond en s'en prenant à l'École littéraire de Montréal, foyer du régionalisme, laquelle lui réplique par la voie de son président. Le ton reste toutefois si poli que le lecteur d'aujourd'hui s'ennuie quelque peu devant ce combat qui n'en est pas encore un. Il faut attendre l'entrée en scène du journaliste et pamphlétaire Jules Fournier, défenseur des exotiques, pour voir jaillir les premières vraies étincelles. Les meilleures plumes sont très nettement de son côté, avec en tête d'autres polémistes flamboyants, comme Marcel Dugas suivi bientôt de Victor Barbeau et d'Olivar Asselin. De l'autre côté, seul Lionel Groulx possède un style comparable, mais il ne se fatigue pas longtemps à s'escrimer avec des littérateurs. Après avoir atteint son point culminant de 1918 à 1920, la querelle s'étire, mais elle suscite de moins en moins de passion. Les écrivains tendent à surmonter l'opposition entre les deux esthétiques, quitte à les combiner de façon originale, comme parviendra à le faire Alfred DesRochers, qui fera des sonnets d'allure parnassienne inspirés de chansons populaires.

Que reste-t-il de cette longue et sinueuse querelle aujourd'hui? En conclusion, Annette Hayward insiste sur son caractère «spécifique et unique dans l'histoire de la littérature québécoise» et y voit une étape vers une certaine libération de l'écrivain, de moins en moins soumis par la suite aux pressions politiques et morales. Sans doute est-ce une querelle idéologique d'un autre âge, directement connectée à la poussée nationaliste du début du siècle. Du reste, on ne lit plus à notre époque ni les poèmes exotiques d'un Paul Morin ni les poèmes «férocement régionalistes» d'une Blanche Lamontagne-Beauregard. Mais le conflit entre l'ici et l'ailleurs a-t-il vraiment disparu? Certes, le rapport actuel à la France, à l'ailleurs, n'a rien de comparable à ce qu'il était en 1920. Aujourd'hui, l'ailleurs, ce n'est plus la France, c'est même tout sauf la France, qui n'est pas assez internationale à nos yeux, trop collée à notre histoire pour nous sembler exotique. Mais il suffit d'écrire cette phrase pour retrouver quelque chose du débat d'antan. Le conflit couve et resurgit à la moindre occasion, comme on l'a vu encore l'an dernier avec les réactions très vives suscitées par un article de David Homel paru dans Le Monde sur les difficultés d'exportation de la littérature québécoise en France. Avec ceci toutefois de différent et qui a de quoi rendre nostalgique: il y avait, dans les colères de Jules Fournier, de Marcel Dugas ou de Victor Barbeau, un humour, un goût du pastiche, une liberté de ton, une élégance stylistique qui ne sont pas très courants dans la critique littéraire actuelle.

Collaborateur du Devoir

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La Querelle du régionalisme au Québec (1904-1931)

Vers l'autonomisation de la littérature québécoise

Annette Hayward

Préface de Dominique Garand

Le Nordir, coll. «Roger-Bernard»

Ottawa, 2007, 622 pages

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