Roman québécois - Soif

On imagine sa chambre, un capharnaüm de papiers noircis de poèmes et tachés de bière. Il semble avoir dans la vingtaine. Exténué de vivre, il pèse une tonne. Kamikaze, il fonce vers l'abîme à tombeau ouvert en picolant sec.

À la radio, Highway To Hell joue. L'auteur qui signe ce petit précis d'autodestruction se nomme Aral Cyr (pseudonyme). Son roman, haleine fétide soufflée en plein visage, inquiète et ne console pas. Récit implacable sur la dépendance et, surtout, sur la détresse humaine, Le Corps à l'usure est un livre qui déchire.

Le mal de vivre

«Pas facile de mener ta barque quand tu ignores où jeter l'ancre.» Première observation. Il a beau être assis au milieu du désespoir, le narrateur du Corps à l'usure est fou de littérature. Relisez sa phrase, puis Sénèque: «Il n'y a pas de vent favorable à celui qui ne sait où il va.» Il sait que, pour donner un sens à ce qu'il vit, il n'y a qu'une seule façon de faire, c'est d'écrire. Aux lecteurs qui veulent bien suivre ce personnage aussi embrumé que les quatre amis de Trainspotting d'Irvine Welsh (romancier écossais), Aral Cyr décrit page après page l'histoire de sa déchéance lente, reptilienne.

En rupture familiale, il vit seul avec son chat Pacha et son poisson Gontran. Parfois, un ami «desperado sous son sombrero» s'amène, la guitare en bandoulière et une caisse de bière sur son bateau ivre. Les jours d'errance, il se surprend, assis sur un banc, à dialoguer confusément avec son âme moribonde. En quête de beauté, d'émotions et de sentiments jamais assez forts, submergé de désirs brûlants, ouvert à tous les débordements, il boit jusqu'à l'inconscience, jusqu'à l'agonie, jusqu'à la démence. Il boit «pour ne plus revenir sur terre». Le texte suit les méandres et l'égarement du narrateur accentué par le délire éthylique.

Dans le mètre carré de son existence naufragée, il descend en profondeur. «Frigorifié de l'intérieur, le système patraque, terrassé par l'angoisse, la panique et les hallucinations morbides, secoué de convulsions.» Il lui arrive de retrouver un peu de lucidité et de se laisser emporter par elle. Il entend alors les clameurs du monde: «Après tant de siècles de destruction la barbarie n'a toujours pas cessé.» Son esprit vacille de nouveau et part en vrille. Il ne pense plus que par images et par associations.

Vie excessive, chaotique, éclats de tendresse, coups de tête rageur, brusque chagrin. Les «assoiffés» se reconnaîtront dans la souffrance et la dépression décrite de manière pudique par le narrateur thrash, rebelle et rockeur, qui avance dans la vie à reculons, angoissé. On s'en doute, ce récit axé autour de nappes brumeuses à souhait s'achève avec gravité. Sur une sensation douloureuse, un appel au secours. «Comment on va faire pour s'en sortir? Où on coule?»

Intense, charnel, poétique et décalé, Le Corps à l'usure ne laisse pas indifférent. Le romancier a la capacité de tenir un ton désabusé en ajoutant la petite pincée d'humour ou de fantaisie nécessaire. Il réussit à verbaliser les émotions de son personnage, à les surinvestir et à en faire le moteur majeur du récit. Malgré quelques passages d'une banalité à faire pleurer, des images fortes, d'une beauté fulgurante, nous restent en tête. Difficile de dire si, avec ce court opus, Aral Cyr a un tempérament de romancier. Il écrit de petits textes, peut-être invente-t-il un nouveau genre; l'idée est simple et fort périlleuse, elle est inédite du moins sous cette forme.

Enfin, pour ceux que le sujet intéresse, une suggestion: Petits suicides entre amis d'Arto Paasilinna. Le roman férocement drôle de l'écrivain finlandais évoque la rencontre de deux désespérés traqués par les huissiers qui décident de mettre fin à leurs jours. Non seulement ils ne commettent pas l'irréparable, mais ils deviennent les meilleurs amis du monde et décident d'aider d'autres suicidaires...

Collaboratrice du Devoir

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Le corps à l'usure

Aral Cyr

Les Éditions Sémaphore

Montréal, 2007, 55 pages

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