Journal - La croisade en solitaire de Maurice G. Dantec

L'écrivain français installé à Montréal publie le troisième tome de son Journal «métaphysique et polémique» tout en

offrant son soutien aux prises de position de la municipalité d'Hérouxville.

American Black Box, le troisième et dernier volume du Théâtre des opérations, le «Journal de guerre» de Maurice G. Dantec couvrant les années 2002 à 2006, a été conçu par son auteur comme un «dispositif détonant». L'ouvrage avait d'ailleurs réussi à susciter une légère controverse avant même de paraître. Par crainte d'éventuelles réactions explosives ou juridiques, à propos notamment de certains passages sur l'islam, quelques éditeurs s'étaient renvoyé la balle — Gallimard et Flammarion — avant qu'Albin Michel ne repêche finalement l'auteur des Racines du mal.

L'écrivain français, qui vit à Montréal depuis 1997 (citoyen canadien et catholique patenté depuis 2004), a toutefois dû adapter son langage pour être publié — il le reconnaît. Légèrement javellisé pour se plier aux «oukases staliniens de la justice aux ordres», American Black Box reste néanmoins truffé de quelques savoureux morceaux de violence verbale où Maurice G. Dantec, l'écume aux lèvres, nous dévoile l'étendue de son registre pamphlétaire.

Visionnaire et péremptoire

De son bunker du Plateau Mont-Royal, l'écrivain de 47 ans fustige en bloc ou à la pièce le «masochisme anti-occidental de l'Occident», l'islamisation de l'Europe, la montée du «totalitarisme théocratique» incarné par la frange la plus radicale de l'islam, la gauche québécoise et toute la «propagande anti-Bush». Rien de nouveau sous le soleil de Dantec, auteur de polars plus ou moins cyberpunk, dont les derniers romans (Villa Vortex, Cosmos Incorporated, Grande Jonction) flirtaient ouvertement avec la métaphysique — au risque de tomber des mains de ses lecteurs les plus volontaires.

Kabbaliste halluciné, calomniateur tous azimuts et nouveau prophète chrétien, l'écrivain engagé — c'est sans doute aujourd'hui son plus grand mérite — se sert de ces carnets, en plus d'y élaborer sa pensée, afin de régler des comptes, remettre quelques pendules à l'heure et désamorcer à l'avance toutes les critiques qui pourraient s'élever à son endroit. Car tout véritable écrivain se doit d'être visionnaire et péremptoire. Maurice G. Dantec l'a compris depuis longtemps. On ne recrée pas le monde quand on a peur du son de sa propre voix.

Tantôt lyrique: «Il s'agit des notes survivantes d'une mélodie perdue, comme les échos d'un très vieux blues de Robert Johnson qui tremblotent dans l'air au coin d'une ruelle.» Tantôt taquinant l'aphorisme ou le paradoxe: «Le pacifisme absolu conduit inévitablement à la guerre totale.» Ou tantôt puisant dans un glossaire d'insultes à faire pâlir le capitaine Haddock: «nazillons à keffieh», «racaille gauchiste», «écolo-nazis cool», «aniches autocontrits», «pignouf postmoderne», «talibanlieusards», etc.

Un esthète de l'Apocalypse

Mais sous ses dehors bourrus et mal léchés, Dantec est en réalité un esthète qui ne se l'avoue pas. Drapé dans sa solitude de visionnaire de l'Apocalypse, ce disciple de Léon Bloy goûte sur près de 700 pages sa position d'embusqué idéologique et géographique — monarchiste, catholique, exilé, sioniste, écrivain. Une posture qui se laisse bien voir, par exemple, dans sa critique nostalgique du défilé de la fierté gaie: «C'est la fin de l'homosexualité comme différence, comme secret, donc comme forme de vie, comme typologie aristocratique.»

Il y a à boire et à manger dans cette boîte noire américaine. C'est-à-dire qu'il y a de tout. Notamment d'intéressantes pages autobiographiques sur sa formation intellectuelle dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ses années punk, ainsi que sur sa vision somme toute bucolique de l'Amérique (lire les États-Unis) comme «laboratoire expérimental du monde». Mais pour en arriver là, il faut aussi avaler les couleuvres géopolitiques de ce fervent admirateur de George W. Bush, qui préfère croire dur comme fer que la patrie de l'oncle Sam a envahi l'Irak pour y faire fleurir la démocratie et la liberté.

Parfaitement cohérent avec lui-même, ce «Français du Nouveau Monde», comme il se décrit lui-même, signait récemment sur le site de la très conservatrice revue Égards (dont les animateurs sont à ses yeux de véritables «génies» littéraires) un fervent et prévisible «Soutien à la municipalité d'Hérouxville»: «Votre initiative, écrit-il en s'adressant au maire, aux con-

seillers municipaux et aux citoyens de la petite ville, me semble à la fois éthiquement sans tâche [sic] et politiquement nécessaire.» Un appui qui ne l'empêche par ailleurs pas d'afficher ignorance et mépris léger envers l'histoire et la réalité du Québec («ventre mou de ce corps mou qu'est le Canada»). Ainsi, à la mort de Pierre Bourgault, c'est un Dantec à la fois indigné et dépourvu qui cherche à comprendre la pluie d'hommages: «Je me suis renseigné. Cet homme n'a rien fait.» Touchant.

Fourre-tout combattant, actualité commentée, «enfant du chaos» d'un nouveau croisé de l'Occident, la quatrième de couverture d'American Black Box nous met tout de suite en garde: «Les livres de Maurice G. Dantec sont des machines de guerre au service de la vérité.» Rien de moins. À lire avec un sourire aux lèvres, un crayon à la main, une once d'indignation ou... un grain de sel.

Collaborateur du Devoir

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AMERICAN BLACK BOX

Le théâtre des opérations 2002-2006

Maurice G. Dantec

Albin Michel

Paris, 2007, 704 pages

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