Essais québécois - Pour que retentissent les essais québécois

La tenace revue L'Action nationale a 90 ans cette année. Pour marquer le coup et pour témoigner «de sa confiance en l'avenir», elle lance, cette saison, une publication connexe à sa mission principale qui est, comme chacun le sait, de travailler à l'avènement de la souveraineté du Québec. Exclusivement consacrés à la critique d'essais québécois, Les Cahiers de lecture paraîtront, dans un premier temps, deux fois l'an. Dans l'éditorial du premier numéro, Richard Gervais et Robert Laplante justifient avec force et éloquence la pertinence de cette réjouissante initiative.

«La lecture, écrivent-ils, n'est pas un exercice solitaire. [...] Lire n'est pas seulement oeuvrer dans l'espace intime où chacun fait son miel de ce que le livre a à offrir, matériau, occasion, questionnement, c'est également bâtir une intangible et néanmoins prégnante communauté des interprétants.» On ne saurait mieux dire, en deux phrases, ce qui fait la grandeur de la lecture, mais aussi la relative insignifiance qui la guette si elle ne prend pas le chemin du partage. Les livres — je parlerai ici des essais — font penser. Pour cela, toutefois, il faut non seulement les lire, mais échanger sur eux, en discuter, confronter des points de vue, des lectures. Sinon, même les meilleurs d'entre eux restent des feux de paille tout juste bons à nourrir une machine éditoriale qui tourne à vide.

De 2000 à 2006, j'ai rédigé, pour L'Annuaire du Québec, un bilan annuel des essais québécois. D'une année à l'autre, une évidence s'imposait: les essayistes n'avaient pas chômé, les textes forts étaient nombreux, mais les débats avaient rarement levé, faute de relais. Chacun, donc, y allait de sa contribution, mais le règne du quant-à-soi reprenait vite ses droits. Du pur gaspillage intellectuel.

C'est pour briser cette indifférence, pour faire enfin retentir les essais québécois comme ils le méritent, que Gervais, Laplante et leur équipe se lancent dans l'aventure des Cahiers de lecture: «Or, il se trouve que des oeuvres, il s'en publie beaucoup ici et il se trouve également qu'un trop grand nombre restent mal ou trop peu commentées. Le pays, du coup, se prive de ce qui peut l'aider à mieux se bâtir, à se projeter plus loin dans ce qu'il hérite de ses propres réalisations.» Élégante, la formule dit surtout l'urgence d'accorder à «la pensée québécoise telle qu'elle se publie» l'importance qu'elle mérite dans la construction dynamique d'un sain débat national.

D'aucuns, qui prennent leur confusion intellectuelle ou leur prétendue neutralité pour de l'ouverture d'esprit, critiqueront le cadre idéologique affiché des Cahiers de lecture. Ils auront tort. Gervais et Laplante, en effet, jouent cartes sur table. L'intention de leur revue, écrivent-ils, est d'interpréter et d'interroger les oeuvres «en plaçant le Québec au centre de son propre monde». «Les Cahiers, précisent-ils, souhaitent ainsi contribuer à l'édification d'un espace public québécois débarrassé du tropisme canadian et fournir par des articles et commentaires des moyens de rayonnement en prise sur la production nationale et capables de la servir sans la dénaturer.» Ils souhaitent, comme l'indique le titre de l'éditorial, «construire la référence québécoise».

Cela s'appelle de l'honnêteté intellectuelle, une condition indispensable à une pratique signifiante de la critique et du débat. La prétention à l'objectivité, en ce domaine, est un leurre. Le critique, bien sûr, a le devoir de résumer le plus honnêtement possible les thèses de l'ouvrage qu'il se donne pour mission de commenter, mais, à l'étape de l'interprétation, de la critique comme telle, sa vision du monde entre en jeu. C'est toujours au nom de certaines valeurs et convictions que l'on adhère ou non à des idées. Cacher ces «raisons fortes» qui définissent notre vision du monde serait non seulement malhonnête, mais empêcherait les vrais débats d'avoir lieu en les condamnant à un stérile échange d'opinions.

Dans cette chronique, par exemple, je n'ai jamais caché les valeurs et convictions qui me servent de boussoles critiques, c'est-à-dire la social-démocratie, le souverainisme d'ouverture (à la Michel Seymour), une sensibilité chrétienne de gauche et, sur le plan formel, le souci de la clarté. Mes jugements — les lecteurs ont le droit de le savoir — sont inspirés par cet univers idéologique, et ceux qui ne le partagent pas peuvent au moins, en le connaissant, prendre la juste mesure de nos désaccords et entrer en dialogue avec moi sur des bases claires. La constitution d'une «communauté des interprétants» est à ce prix, celui de l'exposition franche et raisonnée de nos visions du monde respectives, auquel il faut ajouter celui, presque toujours négligé, de l'entrée en dialogue avec les autres commentateurs d'un même ouvrage.

Il y a de mauvais essais. Ce sont ceux qui sont confus, mal écrits, mal argumentés. Il y a des livres auxquels on s'oppose. Ils ne sont pas mauvais, mais nous sommes contre. Le débat commence là. De L'Éloge de la richesse d'Alain Dubuc, par exemple, l'indépendantiste Laplante dira qu'il fait fausse route en attribuant à «une affaire de mentalité» les problèmes du Québec qui ont des causes structurelles. Il écrira que Dubuc «veut bien faire des phrases pour dire qu'il y a parfois trop d'État, mais jamais il n'envisage qu'il n'y ait un État de trop». Au sujet de Y a-t-il un avenir pour les régions?, de Roméo Bouchard, le même Laplante, en général assez d'accord avec l'auteur, précisera: «La politique d'occupation du territoire pour laquelle plaide Bouchard est impossible à mettre en oeuvre intégralement dans le cadre provincial.» L'univers de référence du critique, on le constate, est clair et cohérent.

Dans un excellent texte sur le dernier ouvrage de Jean-Paul Desbiens, Richard Gervais salue «le style net et incisif, altier, pugilistique» du cher frère, mais il déplore son antisouverainisme de Canadien français et conclut bellement: «Par le style et la présence, Desbiens est grand. Par la pertinence? Pas toujours; il s'en faut de beaucoup. Il s'est finalement trop cabré contre la modernité.»

Jean-Philippe Chartré, dans le texte le plus ambitieux de ce numéro, se sert du Rebelle sans frontières, l'autobiographie de Marc Vachon, pour critiquer «le règne de l'humanitaire» dans lequel il retrouve un refus néo-romantique de la nation, une idéologie de l'urgence sans pensée et une dérive vers un «État mondial thérapeutique et maternant». Stimulante, cette critique substantielle et plutôt déjantée s'inspire toutefois d'un conservatisme militant aux fondements trop flous.

Pour le monde québécois des idées, la naissance de ces Cahiers de lecture est une excellente nouvelle.

louiscornellier@ipcommunications.ca

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Les Cahiers de lecture (de L'Action nationale)

Janvier 2007

Volume 1, numéro 1
2 commentaires
  • Andrée Ferretti - Abonnée 17 février 2007 12 h 53

    reconnaissance

    Merci infiniment, cher Louis Cornellier, pour ce magistral compte-rendu des Cahiers de lecture.
    Vous en faites ressortir clairement l'objectif, mieux,vous le justifiez pleinement, et encore mieux, vous démontrez la nécessité d'une telle publication.

    En ce temps de catastrophe politique, ce nouvel apport à notre richesse culturelle doit être connu et encouragé, ce à quoi vous contribuez généreusement.

    Andrée Ferretti.

  • Pierre-Paul Roy - Abonné 18 février 2007 10 h 14

    Toujours à l'affut

    Merci, cher monsieur Cornellier, pour avoir informé vos lecteurs de la parution de cette nouvelle revue, les Cahiers de lecture. J'ai bien aimé le point que vous soulignez à l'effet que oui, il y peut-être trop d'État au Québec, c'est-à-dire un État de trop.