Entrevue - Philippe Besson, écrivain caméléon

Philippe Besson: «Je considère les livres comme des objets vivants.»
Photo: Agence France-Presse (photo) Philippe Besson: «Je considère les livres comme des objets vivants.»

Arthur Rimbaud à l'agonie. Vu par sa soeur, Isabelle, qui prend soin de lui. C'est un roman bouleversant, signé Philippe Besson, paru en 2004: Les Jours fragiles. Ce sera bientôt une pièce de théâtre, présentée en grande première à Montréal.

«J'y serai, j'ai tellement hâte!», s'exclame l'auteur français, au bout du fil. Ses attentes? «Tout ce que je veux, c'est être surpris, parvenir à oublier complètement que c'est moi qui ai écrit ce texte.» Ça n'a rien d'une boutade. «Je considère les livres comme des objets vivants. Quand ils deviennent des pièces, des films, ou qu'ils sont traduits, ils n'appartiennent plus à l'auteur... C'est la vie qui continue.»

Succès à la clé

Il faut dire que cet ex-juriste de 40 ans, apparu dans l'univers littéraire français il y a six ans à peine, a vu ses livres traduits dans une quinzaine de langues. Et si c'est la première fois qu'un de ses romans est adapté à la scène, le cinéma l'a déjà adopté comme source d'inspiration.

Abonné au succès, soit dit en passant, Philippe Besson. À lui seul, son huitième titre, Se résoudre aux adieux, paru il y a quelques semaines, dépasse déjà les 40 000 exemplaires vendus. Sur le territoire français seulement.

Pendant ce temps, les projets de films à partir de ses romans précédents se multiplient. C'est le metteur en scène et réalisateur français Patrice Chéreau qui a parti le bal, en adaptant la deuxième parution de l'auteur, Son frère. Une histoire tragique sur les liens du sang, la dégradation des corps et la mort. Avec, en toile de fond, l'amour entre garçons.

«L'adaptation cinématographique était très libre... et très réussie», commente Philippe Besson, qui se réjouit encore que le film ait décroché un Ours d'argent au Festival de Berlin en 2003.

Au moins deux autres longs métrages inspirés de ses romans sont en chantier. Un garçon d'Italie, sorte de trio amoureux sur fond de bisexualité, est entre les mains d'un jeune metteur en scène de théâtre et d'opéra très en demande, qui fait fureur à Paris paraît-il ces temps-ci, Philippe Calvario. Le film devrait voir le jour d'ici la fin de 2008.

Autre projet de cinéma en cours: l'adaptation des Jours fragiles. Le tournage devait avoir lieu l'été dernier, sous la direction de François Dupeyron (La Chambre des officiers), avec Guillaume et Julie Depardieu dans les rôles d'Isabelle et d'Arthur Rimbaud. «Mais Guillaume a fait une tentative de suicide et s'est retrouvé en maison de repos», se désole Philippe Besson. Le tournage est reporté à cet été. À suivre...

La mort comme révélateur de liens

Heureusement, en attendant le film, il y a le roman. Et la pièce, à l'affiche dès cette semaine. Pourquoi Rimbaud, au fait? «J'ai toujours été fasciné par ce poète. Depuis mon premier livre, j'avais envie d'écrire sur lui, d'en faire un héros romanesque. Mais c'est difficile d'échapper aux clichés concernant Rimbaud. J'avais l'impression que tout avait été dit sur lui.»

On a beaucoup écrit sur l'auteur d'Une saison en enfer, il est vrai. Sur sa poésie, son feu intérieur. Sur sa jeunesse, ses amours, ses voyages, aussi.

Mais peu de choses ont filtré sur les six derniers mois de sa vie, qu'il a passés auprès de sa soeur, a constaté Philippe Besson. «Je me disais: quel dommage qu'Isabelle n'ait pas tenu un journal intime pendant l'agonie de son frère... J'ai décidé de l'écrire, finalement.»

Dans quel état était le poète maudit à son retour d'Afrique? Comment se sont passées ses retrouvailles avec sa soeur, après onze années de séparation? Que lui a-t-il confié avant de mourir? Dans Les Jours fragiles, Philippe Besson a laissé courir son imagination.

Chemin faisant, c'est toute la question de l'attachement lié aux liens du sang qu'il a explorée. «Les Jours fragiles, à mes yeux, c'est le témoignage d'amour d'une soeur pour son frère. Je montre que la fraternité ne s'est pas dissoute malgré la distance. Et malgré les différences.»

Le fossé entre la soeur et le frère est immense. Elle: vierge, bigote, confinée à la ferme familiale des Ardennes. Lui: grand voyageur aux amours ambiguës, blasphémateur, paria. Et pourtant. «Au bout du compte, l'amour fraternel l'emporte sur tout le reste.»

Déjà, dans Son frère, en 2002, c'était là. Ça débordait de tout bord, tout côté. Ce n'est pas pour rien. «Ce sentiment d'être lié par le sang, j'y crois très fort.»

Philippe Besson croit aussi très fort que, lorsque la mort arrive, qu'elle approche, on s'interroge nécessairement sur nos filiations. Sur nos liens sanguins. Et sur tous les autres, qu'on a tissés durant notre vie. «Pour moi, la mort est un révélateur de liens.»

Une question d'obsession

La mort. Omniprésente dans les romans de Philippe Besson. La mort, le deuil, la perte, l'abandon. Et le manque. C'est là dans tous ses livres. «Je sais... Mais je le constate après coup. Chaque fois, je me dis que je vais écrire quelque chose de différent. Mais j'ai beau changer de personnage, de voix, de lieu, d'histoire, je creuse toujours le même sillon. Comment on se débrouille avec ceux qui ne sont plus là, ou qui vont disparaître? Comment on fait avec le manque, l'absence, les liens qui se dénouent? C'est mon obsession récurrente. Je n'y peux rien, ça se fait à mon insu.»

Ce qui se fait à son insu aussi: «J'ai tendance à endosser complètement la peau de mes personnages. Un peu comme un comédien qui interprète un rôle.»

Assumer ce qu'on écrit

L'année dernière, dans L'Enfant d'octobre, il s'est glissé dans la peau de Christine Villemin. Une femme bien réelle, vivante. Accusée il y a plusieurs années d'infanticide, puis blanchie de toute accusation. Qui a elle-même raconté son histoire par écrit, et inspiré, au fil des ans, plusieurs publications, dont un texte de Marguerite Duras, légendaire, jugé par certains blasphématoire.

Encore récemment, la mère du petit Grégory, dont le meurtre demeure à ce jour non élucidé, a donné lieu à un téléfilm français on ne peut plus controversé.

Mal lui en prit, à Philippe Besson. Il est poursuivi en justice par celle que Duras a immortalisée sous le nom de Christine V. «Elle m'intente un procès pour droit à l'oubli et respect de l'intimité. J'aimerais qu'on m'explique pourquoi je n'ai pas le droit d'écrire sur son histoire alors qu'une foule de livres a paru sur le sujet, dont deux signés de sa main, et qu'elle continue, encore aujourd'hui, à donner régulièrement son intimité en pâture dans les médias.»

Il fulmine. «Je n'ai même pas cherché à la rencontrer. Je ne voulais pas faire un travail d'enquêteur, ou même de journaliste. C'est bien écrit "roman" sur la couverture de mon livre, non? Alors, j'assume.»

Autrement dit: «J'ai porté mon propre regard, subjectif, sur son histoire, et j'y ai mis, comme romancier, mes propres obsessions.» C'est-à-dire: «Comment on survit à la disparition? Et dans ce cas, à la disparition de son enfant? Je voulais raconter la mère, après la mort de son enfant. C'est ce que j'ai fait.»

L'écriture comme processus de guérison

Dans son nouveau roman, il incarne une autre femme. Anonyme, celle-là. Fictive? Peu importe. Elle vient d'être plaquée, et écrit à son ex-amant. Ce sont ses lettres, envoyées à Paris, en provenance de Cuba, de New York, de Venise, et restées sans réponse, que nous donne à lire Il faut se résoudre aux adieux.

C'est la première fois que Philippe Besson écrit un roman épistolaire. Mais ce n'est pas la première fois qu'il y a des lettres dans ses romans. Dès son premier livre, En l'absence des hommes, la narration était entrecoupée d'une correspondance.

Ce n'est pas une coïncidence. L'écrivain confie que lui-même adore, dans la vraie vie, écrire des lettres. Depuis toujours. «Parce que la lettre est un dévoilement de soi par excellence. On y écrit des choses qu'on ne dirait probablement jamais de vive voix, qu'on n'avouerait pas en face de quelqu'un.»

La femme d'Il faut se résoudre aux adieux se met complètement à nu, sans complaisance, sans s'épargner elle-même. C'est voulu. Par l'auteur. «Au début, elle tente de rejoindre l'autre, de le toucher. Mais petit à petit, c'est pour elle qu'elle écrit ces lettres. Et c'est par l'écriture qu'elle va s'en sortir. Parce qu'elle va atteindre là à la connaissance intime d'elle-même. Ce n'est pas l'exil qui va régler son problème, elle le constate: les exils sont illusoires. C'est véritablement l'écriture qui va la sauver.»

Et c'est ici que la fiction rejoint la réalité. «Moi-même, quand j'ai écrit mon premier roman, je ne savais même pas que ça deviendrait un livre.» Il avait quitté la France, s'était installé à Montréal, sur un coup de tête. «J'étais en pleine rupture amoureuse, et c'est l'écriture qui m'a sauvé.»

C'était à l'automne 1999. En l'absence des hommes allait paraître deux ans plus tard. La suite, on la connaît. Ou presque...

Collaboratrice du Devoir

- Les livres de Philippe Besson sont tous publiés chez Julliard, à l'exception de L'Enfant d'octobre, paru chez Grasset.

- L'adaptation théâtrale de son roman Les Jours fragiles est signée Denis Lavalou, qui assure aussi la mise en scène de la pièce. À l'affiche au théâtre Prospero, à Montréal, du 20 février au 10 mars.

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