Essais - Charlevoix : l'invention d'une région folklorique

Réserve mondiale de la biosphère depuis 1989, la région de Charlevoix mise depuis le milieu du XIXe siècle sur son cadre naturel exceptionnel pour attirer touristes et villégiateurs, également séduits par les vestiges de son passé (de la croix de chemin au four à pain) et la réputation de ses artisans et de ses artistes populaires.

Malgré des efforts considérables ces dernières années pour moderniser l'image de la région grâce à des initiatives comme le Symposium de Baie-Saint-Paul ou le Festival du domaine Forget, l'imagerie «folklorique» associée à Charlevoix, ravivée à la fin des années 1960 par les films de Pierre Perrault sur l'île aux Coudres puis, au début des années 1980, par l'émission Le Temps d'une paix, constitue toujours un des principaux attraits de la région pour les visiteurs, avec la bénédiction de l'industrie touristique.

Mais cette image réductrice, forgée au fil des décennies, correspond-elle à la réalité vécue par la population locale et ne risque-t-elle pas à la longue de déformer le portrait plus dynamique que les Charlevoisiens voudraient projeter d'eux-mêmes? Ne risque-t-elle pas, même, de décevoir le visiteur qui, croyant trouver là-bas une oasis de tranquillité figée dans le passé, pourrait se sentir floué par une sorte de mirage?

Ce sont en tout cas les questions que soulève le nouvel essai de l'ethnologue et président-fondateur de la Société d'histoire de Charlevoix, Serge Gauthier, intitulé Charlevoix ou la création d'une région folklorique. L'auteur s'appuie sur la démarche, les méthodes d'enquête et les objectifs plus ou moins avoués de trois folkloristes réputés (Marius Barbeau, Luc Lacourcière et Félix-Antoine Savard) pour montrer comment ceux-ci ont fait de Charlevoix une «région-réserve» de contes et de chants folkloriques afin de prouver à l'élite, tant anglophone que francophone, que le peuple canadien-français possédait bel et bien une littérature orale dérivée de la culture française, que cette tradition était encore bien vivante bien que menacée par le monde moderne et que sa mise en valeur pouvait contribuer à la reconquête de leur culture par les francophones d'Amérique.

Pour Gauthier toutefois, cette chasse au trésor, qui s'est prolongée par la création des Archives de folklore de l'Université Laval, a eu pour effet de transformer Charlevoix en région folklorique, occultant ainsi des pans entiers de son histoire, de sa réalité socioéconomique et de sa culture populaire authentique. Convertie en «bastion de folklore», Charlevoix s'est vue enfermée dans cette vision «primitive» autant par les promoteurs touristiques que par les chercheurs, les cinéastes ou les écrivains, qui ont mis leurs pas dans ceux des folkloristes. Encore aujourd'hui, c'est cette vision qui domine.

La folklorisation de Charlevoix

Comment Marius Barbeau et ses collaborateurs ont-ils réussi cette folklorisation de Charlevoix? Serge Gauthier rappelle d'abord que Charlevoix a toujours été considérée comme une région isolée, difficilement accessible, inhabitable et dangereuse même jusqu'à son premier peuplement vers 1675. À partir du milieu du XIXe siècle, de riches Américains et Canadiens anglais viendront s'y établir l'été grâce à la Croisière du Saguenay, pour profiter justement de cet isolement.

À l'époque où Marius Barbeau vient y réaliser ses premières enquêtes sur le terrain dans les années 1920, Charlevoix a déjà la réputation d'une région en marge de l'histoire, d'un lieu préservé ou réservé qui a conservé intactes ses traditions populaires. Pour Barbeau, Charlevoix est un «lieu rêvé». Ses habitants lui semblent vivre hors du temps et réunissent les caractéristiques idéales recherchées par le folkloriste: humbles, illettrés, mais détenteurs d'un fabuleux savoir non livresque. Barbeau a l'impression de trouver enfin cet «informateur sauvage», primitif, qui assure la «pureté» de la tradition orale.

Ignorant volontairement les zones plus urbanisées ou touristiques de la région, comme Baie-Saint-Paul ou La Malbaie, Barbeau puis, dans les années 1940, Lacourcière et Savard quadrilleront les rangs les plus isolés de la côte et de l'arrière-pays pour débusquer leurs informateurs. Quitte à occulter l'histoire et la diversité socioéconomique de la région, ils établiront leur propre cartographie de Charlevoix en fonction de l'éloignement et de l'isolement d'une frange de ses habitants, protégés du monde extérieur. «Dès lors, fait remarquer Gauthier, le folkloriste s'arroge le droit de recréer la carte historique de la région sous la forme d'une carte folklorique.»

Contrairement à la croyance populaire, rappelle-t-il, «l'image champêtre du chercheur de folklore se rendant sur le terrain comme un cueilleur de petits fruits sauvages dans un grand champ et retenant spontanément l'une ou l'autre de ces talles de fruits à sa convenance» ne correspond nullement à la réalité. Dans les faits, les folkloristes, qui rétribuaient leurs informateurs, ont «cons-

truit» une «région-réserve» folklorique (par analogie avec les réserves amérindiennes) garantissant à leurs yeux l'authenticité du matériel recueilli, reléguant ainsi les gens de Charlevoix à n'être «que des conteurs de folklore sans histoire».

Il y aurait encore beaucoup à dire sur d'autres aspects de l'essai de Serge Gauthier, par exemple sur certains parallèles avec l'art populaire ou les institutions régionales (musées, festivals), ou sur le parcours singulier de Marius Barbeau. D'une lecture parfois aride puisqu'il s'agit au départ d'une thèse de doctorat, cet ouvrage a l'immense mérite de balayer certains mythes tenaces à propos de Charlevoix tout en rappelant que «l'approche des folkloristes dans Charlevoix n'est qu'un des regards posés sur cette région au cours de son histoire» et que ce regard ne doit pas empêcher l'émergence d'une parole plus complexe et nuancée sur cette région et ceux qui l'habitent. Un must pour les amoureux de Charlevoix!

Le Devoir

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Charlevoix ou la création d'une région folklorique

Étude du discours de folkloristes québécois (1916-1980)

Serge Gauthier

Presses de l'Université Laval

Québec, 2006, 208 pages