Les enfants maltraités

«Pendant des millénaires, constate l'historienne Marie-Aimée Cliche, le fait de battre des enfants sous prétexte de les éduquer a été considéré comme normal.» Les missionnaires français qui débarquent au Québec au XVIIe siècle sont d'ailleurs très surpris de constater que les Amérindiens ne frappent jamais leurs enfants. En Occident, en effet, il faudra attendre la deuxième partie du XIXe siècle pour assister à une évolution à cet égard.

Dans Maltraiter ou punir? La violence envers les enfants dans les familles québécoises, 1850-1969, Marie-Aimée Cliche, professeure à l'UQAM, retrace l'histoire de cette évolution en terre québécoise. Divisée en trois grandes étapes (1850-1919, 1920-1939 et 1940-1969), sa monographie raconte le passage de la «pédagogie noire» à «l'éducation nouvelle» en analysant le contenu du discours éducatif adressé aux parents dans les revues familiales et les livres qu'elles citent, dans les courriers du coeur des journaux populaires et en retraçant les récits au sujet d'enfants violentés dans les journaux et les archives judiciaires de chacune de ces époques.

En 1900, Louis Fréchette, dans ces mémoires, résume ainsi les pratiques éducatives de son enfance: «Élever un enfant, c'était le rosser à outrance; le corriger, c'était lui rompre les os. [...] C'était la mode et la méthode recommandée.» En explorant le discours éducatif de l'époque, Marie-Aimée Cliche lui donne en partie raison.

Imprégné des principes d'un catholicisme primaire, ce discours est obsédé par la «formation morale» et tourné vers l'«entraînement à l'obéissance inconditionnelle». Gâter un enfant, dans cette logique, devient le principal danger à éviter. Il ne faut pas, bien sûr, le battre au point de le blesser, l'effrayer avec des histoires de croquemitaines, mais l'autoritarisme est valorisé, de même que le principe d'une bonne correction, «infligée calmement» et jamais sous l'effet de l'alcool. Les parents, qui ont toujours raison, doivent imposer le respect et ne pas trop se laisser aller à la tendresse.

Toutefois, ce discours, pour être dominant, n'est pas hégémonique. Marie-Aimée Cliche a choisi de commencer son étude avec la décennie 1850 pour souligner le fait «que le premier traité d'éducation destiné aux parents et rédigé par un Canadien français, Le Manuel des parents chrétiens, de l'abbé Alexis Mailloux, a été publié en 1851». Et cet ouvrage, justement, prône déjà une méthode plus douce. Il suggère, par exemple, de traiter l'enfant comme un être raisonnable, de s'efforcer de comprendre son caractère afin de bien l'élever «et de réserver les corrections pour les fautes graves». Sans remettre en question le droit de correction des parents, il conteste au moins sa pertinence et accorde une place à la tendresse.

Le cas d'Aurore

En 1920, le Québec découvre avec horreur le cas d'Aurore Gagnon, martyrisée jusqu'à la mort par une belle-mère sadique et un père abruti. Cette triste histoire contribue à la prise de conscience du fait que la maltraitance envers les enfants existe bel et bien et qu'il importe de la prévenir. La plupart des parents, évidemment, ne se reconnaissent pas dans la marâtre et se rassurent en attribuant sa monstruosité au stéréotype de la méchante belle-mère, mais l'affaire marque néanmoins les esprits.

Marie-Aimée Cliche constate, à cette époque, «une diminution des appels au fouet» et une conscience de plus en plus partagée des inconvénients de la violence dans l'éducation des enfants. Apparu peu avant 1920, un nouveau domaine de connaissances, l'hygiène mentale, contribue aussi à une évolution des mentalités. Ce mouvement vise à étudier scientifiquement le développement des enfants, les maladies mentales, et à prévenir la délinquance. La notion de «suites désastreuses de l'éducation répressive et des punitions corporelles» est désormais à l'ordre du jour.

Vers 1940, le courant européen de l'«éducation nouvelle» commence à influencer fortement le discours éducatif québécois. Les prêtres éducateurs interviennent toujours, mais ils sont souvent mieux formés pour le faire et ne sont plus seuls. Les experts laïques (psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux) prennent de plus en plus de place et affirment qu'il «ne s'agit plus d'inculquer la vertu à l'enfant en déracinant ses mauvaises tendances pendant qu'il est petit, mais plutôt de favoriser l'épanouissement de sa personnalité en tenant compte de son développement».

Le rôle de l'amour dans l'éducation s'impose dès lors comme une nécessité et une nouvelle idée domine: «Il ne faut employer la méthode forte qu'à la toute dernière extrémité.» Les conséquences fâcheuses des punitions corporelles (révolte, hypocrisie, sentiment de vengeance, tendances antisociales, etc.) apparaissent comme des évidences aux yeux des experts, qui soulignent aussi, dans certains cas, sous l'influence de Jean-Jacques Rousseau et de Freud, «le risque d'excitation sexuelle qui se rattache à la fessée».

Dans les années 1940, pourtant, seul le franciscain Gonzalve Poulin déclare qu'il ne faut jamais frapper les enfants. Les autres intervenants — prêtres, courriéristes du coeur, auteurs du Reader's Digest, experts et même le fameux docteur Spock, dont l'ouvrage Comment soigner et éduquer son enfant a été traduit en français en 1952 et est lu au Québec — déconseillent les punitions corporelles mais ne s'y opposent pas en certaines circonstances limites.

Dans une analyse du discours sur les enfants martyres tenu dans le journal Allo Police de 1953 à 1965, Marie-Aimée Cliche mentionne qu'il a contribué «à informer le public de l'existence des enfants maltraités», tout en entretenant des stéréotypes (méchante belle-mère, père ivrogne, parent malade mental) qui sécurisent ses lecteurs, ainsi convaincus qu'eux ne sont pas comme ça même s'ils donnent une taloche de temps en temps.

L'article 43 du Code criminel canadien permet encore, aujourd'hui, l'emploi de la force pour corriger un enfant, pourvu que celle-ci «ne dépasse pas la mesure raisonnable dans les circonstances». L'historienne, en conclusion de son important travail, plaide en faveur de l'abrogation de cet article et de la reconnaissance «que les enfants autant que les adultes ont droit au respect de leur intégrité corporelle».

louiscornellier@ipcommunications.ca
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Maltraiter ou punir?

La violence envers les enfants dans les familles québécoises, 1850-1969

Marie-Aimée Cliche

Boréal

Montréal, 2007, 420 pages
 
1 commentaire
  • Hélène Naud - Inscrite 18 février 2007 19 h 17

    La manière de se comporter envers les enfants

    Au début du siècle, monseigneur Ross, pédagogue, auteur de manuels de pédagogie et évêque de Gaspé, expliquait avec fermeté que l'on ne doit jamais battre les enfants. Je m'étonne que l'auteure d'un livre traitant d'un tel sujet ne mentionne pas l'apport de ce grand homme.