Science fantasy - Des traces de pas dans l'histoire

La science fantasy, c'est cette province de la littérature à laquelle a donné naissance Tolkien avec son Seigneur des anneaux qu'on vient de porter au cinéma. Depuis le milieu du XXe siècle, quatre ou cinq auteurs majeurs ont succédé à l'ancêtre: on pense surtout à John Crowley (Le Parlement des fées), Robert Jordan (La Roue du temps) et Tad Williams (L'Arcane des épées). Mais Guy Gavriel Kay, un Canadian de souche qui vit en banlieue de Toronto, est probablement le plus connu d'entre eux: ses ouvrages ont été traduits en 17 langues et sa dizaine de romans compte déjà des millions de lecteurs un peu partout à travers le monde.

Un monde à peine parallèle

Depuis la trilogie de La Tapisserie de Fionovar qui l'a lancé au début des années 90, Kay développe une science fantasy double, pourrait-on dire. Certaines de ses épopées (Fionavar et les deux tomes de Tigane, par exemple) se rattachent à la fantasy traditionnelle où le Bien et le Mal, les Ténèbres et la Lumière s'affrontent en remettant en jeu le sort du monde à coups de sortilèges et de pouvoirs magiques. Mais de plus en plus, ses ouvrages se rapprochent du roman historique. Les deux grosses briques de cette Mosaïque sarantine sont une claire illustration de cette tendance.

Sarance, c'est un peu Byzance. Comme Arbonne (dans La Chanson d'Arbonne) était une métaphore incarnée dans une presque Provence courtoise et comme Les Lions d'Al-Rassan racontait la reconquête de l'Espagne sur les Maures. Vaste mosaïque ancrée dans la vie de quatre ou cinq personnages principaux, chacun étant l'épicentre d'un réseau d'intrigues, La Mosaïque sarantine s'inscrit dans un monde à peine parallèle à la trame de l'histoire. On y découvrira rapidement à quel point l'écriture de Guy Gavriel Kay s'appuie sur d'infinis détails peignant par petites couches des tableaux éblouissants inscrits dans le quotidien de mondes révolus: Sarance-Byzance est un des personnages majeurs de son roman. Et le portrait qu'il en tisse vaut à lui seul le détour. Comme celui qu'il trace de la médecine d'il y a presque 2000 ans. Ou celui de l'effritement des empires et des systèmes de croyance à travers la longue construction de «la civilisation à son apogée» que représente Sarance.

«C'est amusant», dit GGK sur fond de mur en crépi et de petite fontaine presque néoclassique. «Ce roman est venu d'un commentaire sur Les Lions ou sur Tigane, je ne me souviens plus: on y disait que l'intrigue était "byzantine". Et ça m'a donné le goût d'aller vérifier ce que ça voulait vraiment dire. J'ai commencé à lire sur Byzance, à me renseigner sur la cour, les luttes de pouvoir et les arts qui y florissaient. C'était partiÉ »

Guy Gavriel Kay travaille sans plan: «Ce sont les personnages qui appellent l'histoire.» Il part plutôt d'un thème qui oriente sa recherche. Ici dans La Mosaïque, c'est le désir des hommes de laisser une empreinte sur leur époque et sur l'histoire qu'il a voulu creuser. «Comment les empereurs, les artistes ou les gens un peu plus qu'ordinaires agissent-ils pour laisser une trace de leur passage? Comment cela s'inscrit-il concrètement dans leur vie? C'est cela que j'ai voulu chercher dans une ville représentant le summum même de la civilisation.»

Maniaque

Sa façon de travailler fait de Kay une sorte de chercheur un peu maniaque. Depuis notre première rencontre, qui remonte déjà à plus de trois ans, il raconte que pour cette Mosaïque sarantine qui fait plus de 1200 pages, il est en quelque sorte devenu un expert en mosaïque antique et en courses de chars... «Avant de me mettre à écrire, j'ai travaillé à ce livre pendant plus d'un an en me servant beaucoup de ce merveilleux outil qu'est Internet. C'est là que je me suis mis en contact avec les plus grands experts universitaires — "scholars" — passionnés par la mosaïque, la médecine et les courses de chars à l'époque de Byzance.»

Kay a tout lu sur le sujet. Il s'est immiscé dans des cercles de discussion spécialisés, conversé par courriel avec tous les spécialistes. Il a analysé tous les traités techniques, noué des liens auxquels personne n'avait encore pensé et proposé, par exemple, une saisissante description de l'hippodrome antique et une théorie personnelle sur les règles et les stratégies de courses à l'intérieur de l'enceinte. Cet homme est un maniaque. Lorsqu'il parle en vous regardant dans les yeux, il découpe ses mots comme s'il avait une rage de dents, mordant dans chacun comme s'il voulait en éprouver la solidité. En plus de lui donner un drôle d'accent, cela souligne aussi sa passion pour les mots et pour la langue.

La langue de Kay vous emporte par vagues; un peu partout à travers le monde, les critiques ont souligné l'ampleur de son souffle et la dimension impressionnante de son registre. C'est que l'écriture de GGK sait prendre la couleur des paysages, des personnages et des situations qu'elle met en relief. Plastique, colorée, elle sait se glisser dans les grands mythes comme dans les terreurs bien concrètes qu'ils provoquent chez le petit peuple; elle sait aussi prendre l'ampleur des grands desseins ou des complots tramés autour de ses principaux personnages. Elle peut s'enfler jusqu'à faire sentir la frénésie d'un stade rempli à craquer de 80 000 fanatiques comme se faire concise, claire, pointue telle une lame pour décrire les méandres de la pensée ou des sentiments.

Merveilleusement servie dans La Mosaïque sarantine par la traduction d'Élisabeth Vonarburg, cette langue souple décrit un monde étrangement semblable au nôtre où la complexité des intrigues du passé permet de mieux saisir le présent. Les fanas d'histoire, comme tous les autres, y verront une réalité jusqu'ici confinée à des dates prendre les couleurs à la fois sombres et éblouissantes de la vie.

LA MOSAÏQUE SARANTINE
Tome 1: Voile vers Farance
Tome 2: Le Seigneur des empereurs
Guy Gavriel Kay
Traduit de l'anglais par Élisabeth Vonarburg
À lire
Montréal, 2002, respectivement 553 et 620 pages

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