Un temps de verbe plus tard dans les Maritimes

Jadis, les alligators étaient en voie de disparition. Les braconniers sillonnaient les Everglades et les bayous dans leurs hydroglisseurs ultrarapides, c'était écrit dans le Sélection du Reader's Digest. Sacs à main et souliers de croco. Aujourd'hui, les requins. L'ours blanc. Le renard véloce des Prairies, la couleuvre agile bleue de l'île Pelée. Grâce à une série de timbres émise par Postes Canada, je savais que la martre de Terre-Neuve était considérée comme une espèce menacée. Les martres de là-bas et d'ailleurs tolèrent plutôt mal le fait que ce que nous appelons civilisation, et qui regroupe une série de phénomènes allant des concours de mangeurs de hot dogs à la bombe à micro-ondes, soit en constante expansion partout sur cette planète, et jusque dans les forêts résineuses nordiques et vierges qui constituent leur habitat de prédilection.

Les espèces vivantes évoluent de la même manière que les langues. Isolez-les pendant quelques milliers d'années (beaucoup moins dans le cas des langues) et vous aurez une nouvelle forme, devant laquelle les spécialistes seront forcés de s'incliner et de latiniser. Je ne sais pas ce qui fait de la martre de Terre-Neuve une sous-espèce distincte des adorables collets de fourrure vivants qui contrôlent les populations d'écureuils de nos rares forêts matures encore debout, mais la philatélie m'a appris qu'il en reste environ 300 dans toute l'île de Terre-Neuve. Car s'il y a une chose qui horripile les martres du monde entier, encore plus que les concours de mangeurs de hot dogs et les bombes à micro-ondes, c'est l'industrie forestière et les coupes à blanc.

Voilà pourquoi Colleen, la jeune héroïne d'Alligator, s'enfonce dans la forêt une nuit avec un sachet Ziploc rempli de sucre blanc. Du sucre qu'elle a l'intention de dissoudre dans l'essence qui permet aux bulldozers d'avancer et d'ouvrir ces chemins le long desquels partiront les arbres et que les martres éviteront comme la peste, et non dans le café de sa mère, qui le boit avec six crémettes, une vraie névrosée. Qui n'a jamais rêvé d'en faire autant? Avec les bulldozers, je veux dire. Quand la machinerie se pointe un beau matin dans le petit bois derrière la maison, est-ce que ce n'est pas la première idée qui vient à l'esprit de tout être sensé et raisonnable? Verser du sucre dans le moteur. Simple comme bonjour. Mais dans la réalité, peu osent passer à l'action. Une question d'éducation. En langage militaire, nous sommes bien obligés de nous avouer que nous n'avons pas «défendu» l'île René-Levasseur contre les barges de la Kruger à la Manicouagan. Ce qu'il faudrait, c'est incorporer les cols bleus de Montréal dans les rangs des écologistes. Colleen, elle, est un personnage de roman. Et peut-être aussi la seule personne sur cette terre à vouloir vraiment faire quelque chose pour la martre de Terre-Neuve.

Elle a une tante qui est cinéaste. La non-conformiste de la famille, dont l'existence en apparence libre fait tripper l'ado, tante Mado. Madeleine a épousé Marty, a fait des enfants à Marty, a quitté Marty. On peut se marier avec les meilleures intentions du monde et comprendre un jour que le moule est le plus fort et qu'on a les deux pieds dans le ciment. «Il y avait certaines choses qu'elle ne ferait pas: elle ne repasserait pas ses chemises, elle ne tondrait pas la pelouse et jamais, jamais, jamais elle ne feindrait l'orgasme ni n'inscrirait ses enfants au tennis ou à la voile [...] pas plus qu'elle ne deviendrait grosse ou dormirait sur le sofa ou laisserait le soleil se coucher sur une dispute ou se ferait avorter ou cuisinerait un pain de viande, même si une recette avec du zeste d'orange et du sucre brun avait attiré son attention.» Loin du pain de viande, Madeleine engloutit maintenant ses énergies déclinantes dans un premier long métrage de fiction où passent quatre fiers étalons blancs. Dialogue typique avec le Marty d'après le divorce (ils sont restés amis): «Qu'est-ce que tu fais? — J'essaie mon nouvel arbre de Noël. — Au milieu du mois d'août? — Il était en solde.»

Avant de connaître l'ivresse créatrice et le casse-tête d'un tournage, Madeleine a dû passer par les boulots alimentaires, dont un documentaire de commande sur la sécurité industrielle dans les centrales nucléaires. C'est de là que vient l'image de l'alligator, pas si évidente au départ, sur les côtes de Terre-Neuve. Le film montre un émule de Crocodile Dundee qui, sous le brûlant soleil du sud des États-Unis, met sa tête dans la gueule d'un alligator. Le narrateur du film, commentant la scène, fait remarquer que, si une seule goutte de sueur tombe de la tête de l'homme dans la gueule du saurien, ce dernier, agacé, refermera ses mâchoires. Et que croyez-vous qu'il arrive? Le fin finaud s'essuie consciencieusement un côté du visage, oublie l'autre côté et se retrouve en train de se débattre dans la poussière avec, autour du crâne, une pression équivalente à celle d'un compresseur industriel. Voilà. Le titre aidant, nous avons notre métaphore fondatrice. Méditation sur l'erreur humaine. Tabarly et sa lame de fond, le parachutiste qui oublie de mettre son parachute, l'autre imbécile avec sa raie venimeuse, là-bas sur la Grande Barrière en Australie. Nous savons maintenant que quelqu'un, dans ce roman, va laisser tomber une goutte de quelque chose — sang, sperme, peut-être seulement une larme — et que les mâchoires vont se refermer.

À travers une belle galerie de personnages tous bien servis en général par le coup d'oeil décapant et l'ironie corrosive de la romancière, Alligator permet, ce n'est pas son moindre mérite, de saisir certains aspects de la vie quotidienne à Saint-John's, Terre-Neuve: où les garçons et les filles se rencontrent (dans les concours de wet T-shirt), par exemple, ou ce que deviennent tous ces marins russes abandonnés en rade par des armateurs ruinés dont les navires ont été arraisonnés et les cargaisons saisies. Réponse: les plus débrouillards récupèrent des bouts de tuyau de cuivre à la décharge municipale, jouent aux échecs à l'argent et paient des verres aux femmes esseulées. Ils peuvent aussi devenir très dangereux. Remplacez la goutte de sueur des bayous par sept shooters de vodka et vous obtenez un marin russe qui fait peur.

Difficile, pourtant, d'embarquer dans ce livre, de lever l'ancre pour de bon, de perdre la terre de vue. J'ai rapidement compris pourquoi. À travers une mixture d'indicatif présent, d'imparfait et de passé composé, le temps narratif qui domine page après page est, phénomène plutôt rare, le plus-que-parfait. Et ça pose un problème, ne serait-ce que d'un point de vue purement syntaxique, car si, en anglais, les temps de conjugaison équivalents se distinguent très peu l'un de l'autre (I have walked, I had walked), en français, c'est une autre histoire. Le plus-que-parfait n'alourdit pas seulement la phrase sur le plan du style, il nous rend aussi l'action qu'elle décrit plus distante et, en définitive, plus ou moins indifférente. C'est le passé d'un passé.

Je n'ai pas eu l'occasion d'aller mettre le nez dans la version originale anglaise et serais curieux de savoir si cette pesanteur de la langue est le résultat d'une fidélité linguistique scrupuleuse ou d'un accommodement de la traduction. De toute manière, c'est un choix, et on s'ennuie parfois du bon vieux passé simple. Qui est appelé — la cause est entendue — à disparaître de nos fictions aussi sûrement que la martre américaine des forêts de Terre-Neuve. Parce que tout ça, c'est l'ancien monde, et vive l'efficacité. L'alligator, quant à lui, est loin d'avoir disparu, mais son habitat s'est beaucoup rétréci. On dit qu'il se console en allant faire des longueurs de piscine chez les riches.

Collaborateur du Devoir

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Alligator

Lisa Moore

Traduit de l'anglais par Dominique Fortier

Boréal

Montréal, 2006, 303 pages