La petite chronique - Gide et la Petite Dame

Il n'est pas besoin d'être gidien pour savoir que Les Cahiers de la Petite Dame de Maria Van Rysselberghe nous en apprennent davantage sur la vie quotidienne de l'auteur des Caves du Vatican que le Journal. Tenue pendant 33 ans, soit de 1918 à la mort de Gide, cette relation privilégiée non seulement nous éclaire sur les faits et gestes de Gide mais nous entraîne dans une revue des principaux débats idéologiques de la première moitié du vingtième siècle.

Roger Martin du Guard, Jean Schlumberger y sont omniprésents, de même que Malraux, Aragon, Sartre, Claudel, Du Bos. Mais qui était la Petite Dame? Mariée à Théo Van Rysselberghe, peintre belge, dont elle aura une fille, Élisabeth, elle deviendra la confidente de Gide. Élisabeth donnera naissance à Catherine, fille de Gide.

Marié à Madeleine, qui doit tout ignorer de cette enfant née hors mariage et même hors de toute convention sociale, Gide veillera de très près à l'éducation de sa fille. Il avoue à la Petite Dame qu'il n'a eu d'amour que pour sa femme Madeleine, qu'il n'a connu de désir physique que pour des hommes. Il s'affiche d'ailleurs avec Marc Allégret, alors adolescent et qui deviendra le cinéaste que l'on sait.

À l'origine, Les Cahiers de la Petite Dame comportent quatre forts volumes. L'anthologie que nous soumet Peter Schnyder sous le titre de Je ne sais si nous avons dit d'impérissables choses est intelligente, instructive et de nature à contenter le lecteur curieux pour qui l'oeuvre de Gide a un intérêt qui dépasse celui de l'histoire littéraire. Le titre retenu vient d'une confidence de Maria Van Rysselberghe à Martin du Guard, à qui elle apprenait l'existence des cahiers rédigés à l'insu de Gide. Ce n'est que sur son lit de mort que ce dernier apprendra leur existence.

Maria Van Rysselberghe sera voisine de palier de Gide au 1, bis rue Vaneau, dans le 5e à Paris, à partir de 1928. Hormis certains voyages de part et d'autre, hormis l'exil maghrébin de Gide pendant la Seconde Guerre mondiale, elle le côtoiera tous les jours. L'image qu'elle nous donne de lui n'est pas niaise, ce n'est pas non plus le témoignage benêt d'une admiration sans condition.

«En amitié, il est capable d'une infinie patience pour préserver la bonne entente qui lui paraît la chose la plus importante, bien plus précieuse que d'avoir raison.» De même nous rapporte-t-elle que, dans les colloques et les rencontres littéraires, Gide ne fait pas très bonne figure, plus apte à écouter qu'à prendre la parole. En 1934, il confie à notre diariste: «C'est la première fois que je suis navré en lisant une chose de Valéry. Ah! chère amie qu'il est malaisé de bien vieillir; gardons-nous de la grimace qui accuse les rides, mieux vaut encore la gravité.» Gide a-t-il toujours évité ces grimaces-là? Rien n'est moins sûr. Il n'empêche que Gide a constamment cherché la vérité, qu'il abandonnait volontiers un point de vue pour se rallier à celui d'un interlocuteur. Optimiste sur le fond en toutes choses, il s'opposait au pessimisme généralisé de son ami, Roger Martin du Guard.

Cette anthologie se dévore pour peu qu'on soit désireux d'entrer dans l'intimité d'un écrivain important doublé d'un grand intellectuel. Un bourgeois évidemment, qui n'eut jamais à travailler pour gagner sa vie quotidienne, mais dont les occupations de l'esprit s'accompagnaient d'interrogations humanitaires. Gide, c'est l'écrivain, le jouisseur, l'amoureux de la musique, le penseur préoccupé de la montée du communisme et du fascisme. Si elle sait voir et décrire les petites choses du quotidien, Marie Van Rysselberghe parvient aussi à s'entretenir d'une façon non réductrice avec un homme qu'elle admire. C'est ce qui fait le poids de cette anthologie. La préface d'André Malraux est du reste fort éclairante.

Collaborateur du Devoir

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Je ne sais si nous avons dit d'impérissables choses

Maria Van Rysselberghe

Gallimard, coll. «Folio»

Paris, 2006, 704 pages