Où vis-je ? Où vais-je ?

Stéphane Bourguignon
Photo: Stéphane Bourguignon

Stéphane Bourguignon revient à ses premières amours: le roman. Et pas n'importe comment! En changeant de ton complètement. En changeant de cap, aussi. Direction: les États-Unis.

Un petit village perdu, au fin fond de l'Idaho. Avec, en toile de fond, George Bush, la guerre en Irak, la montée de la droite, l'emprise de la religion. À l'avant-plan: le mensonge, la trahison. Et cette question: la fin justifie-t-elle les moyens?

Attention. Pas à proprement parler politique, le quatrième roman de Bourguignon. Pas non plus moralisateur à tout crin. Porteur d'une réflexion sur l'éthique, certes. Mais on est loin de la condamnation pure et dure, de la dénonciation hargneuse. Bref, l'auteur montre plutôt que de juger. Il ne nous dit pas comment penser. En bon romancier.

Tout tient aux personnages, dans Sonde ton coeur, Laurie Rivers. Et il y en a beaucoup. Trop? Au début, on est un peu étourdi. Comme dans un documentaire vérité où la caméra passerait d'une personne à l'autre, sans nous laisser le temps d'apprivoiser qui que ce soit. Patience, ça viendra.

On voit tout de suite le décor, par contre, le contexte: quelques habitations, des fermes, deux ou trois commerces, le tout très modeste. Et on est happé par la nature gigantesque, par la rivière, surtout, omniprésente, menaçante.

On apprend d'emblée que là, trois ans auparavant, le corps d'une jeune fille a été retrouvé. Une suicidée. Une autre... Sans tout dévoiler, disons tout de suite que le livre se terminera comme il a commencé. Tragiquement.

L'augmentation des suicides n'est qu'un aspect de la dure réalité sociale que doit affronter cette petite bourgade du Midwest américain. Il y a l'obésité aussi, en particulier chez les jeunes. Même si on parle là d'un fléau national.

Autre problème: l'éducation. Pour pallier le manque d'écoles dans la région, une institutrice de 26 ans a créé une classe multi-âges qui regroupe des élèves de 12 à 16 ans. Laurie Rivers, c'est son nom. C'est le personnage pivot de l'histoire.

Autour d'elle tourne un mari qu'elle n'est pas certaine d'aimer et, dans le lointain, figure une mère qu'elle déteste absolument. Mais cela, on ne l'apprendra qu'au compte-gouttes. On ne comprendra que peu à peu le trouble qui habite la jeune enseignante, le passé traumatisant qu'elle tente d'oublier.

Toute dévouée à sa tâche, Laurie mise sur l'entraide et la solidarité dans sa classe. Si bien que, lorsque débarque une jeune Alice obèse, elle prend sur elle de l'aider à maigrir, avec la complicité de ses élèves. Petit train va loin: elle finira par mettre sur pied un programme innovateur d'amaigrissement, qui aura des retombées jusqu'à Washington.

Alice, de son côté, verra sa propre vie transformée. Et au fur et à mesure qu'elle reprendra possession de son corps, de nouvelles questions se poseront à elle. Des questions auxquelles elle aura peine à répondre.

Du genre: «Qu'est-ce qui appartenait à la jeune fille obèse du fait de son obésité — et disparaissait lentement — et qu'est-ce qui appartenait vraiment et fondamentalement à Alice et qu'il fallait sauvegarder? La distinction méritait-elle d'être faite? Les deux étaient-ils vraiment dissociables? Le corps entraînait-il l'esprit ou était-ce l'esprit qui façonnait le corps?»

Alice. Et Laurie, donc. On va les suivre, en parallèle ou ensemble, chacune dans sa réalité, ses contradictions, ses luttes, ses déchirements. On aura accès à toutes leurs pensées. Mais à distance, le narrateur s'effaçant pour leur laisser toute la place.

On aura accès aussi au monde intérieur d'un adolescent mormon qui se questionne sur sa foi, sur les valeurs de sa famille, de sa communauté. Et sur le sens de l'amour. Un jeune garçon aux prises avec des désirs inavouables, qui rêve de liberté et se morfond en culpabilité.

Du genre: «Ainsi, certains jours, l'amour du Créateur remplissait son être de fierté et de force, et d'autres, l'attrait du vice, le passage à l'acte et le sentiment d'imperfection qui suivait le plongeaient dans le tourment de la haine de soi-même.»

Un roman grave

Voilà pour les principaux protagonistes de Sonde ton coeur, Laurie Rivers. Mais les autres sont tout aussi crédibles, tout aussi complexes, intéressants. Chaque fois que la plume-caméra de Bourguignon s'attarde sur quelqu'un, c'est tout un monde qui remonte à la surface. Chacun son noyau de souffrance, de honte, chacun ses secrets enfouis, ses mensonges. Chacun son masque social.

Grave roman que celui-là. Bien plus grave que ce à quoi on pourrait s'attendre de la part de l'auteur d'une comédie télévisuelle comme Tout sur moi. Bien plus large aussi, dans le propos, que sa série-culte La Vie, la vie. Même procédé d'introspection, de réflexion sur le sens de la vie, mais avec une portée qui dépasse largement les seules préoccupations d'un groupe de trentenaires du Plateau.

Et ce n'est pas qu'une question de média, de mise en forme. Même par rapport à ses romans précédents, l'écrivain de 43 ans a fait un pas de géant. Question de maturité?

Dans ses deux premiers titres, il endossait la peau d'un Montréalais dans la vingtaine, Julien, préoccupé avant tout par l'amour. Il s'exprimait au je, point à la ligne. Oh, c'était jouissif, oui.

On n'a qu'à relire la fin de L'Avaleur de sable, paru il y a près de quinze ans déjà, pour replonger: «Je veux nous voir vieillir sous ce maudit ciel bleu. Et je veux vivre comme un fou, comme un défoncé, je veux manger la vie comme de la vache enragée. Et je veux dévorer du temps comme un avaleur de sable, planté debout, gueule ouverte, sous le trou du grand sablier de l'éternité.»

Voilà qui mettait la table pour le deuxième tome des aventures du beau Julien, Le Principe du geyser. Tout aussi léger que le premier, malgré les états d'âme en dents de scie du héros. Dans Un peu de fatigue, ensuite, Bourguignon s'est frotté au cynisme. Celui d'un quarantenaire en pleine dépression. Sauf quelques échappées, c'était la vision du monde de ce héros déchu qui dominait. Et pour tout dire, c'était un peu touffu.

Mais voici qu'en sortant pour la première fois du Québec, l'ex-scripteur de textes humoristiques formé en scénarisation à l'UQAM nous en donne plein la vue. Voici qu'en ouvrant ses horizons, il multiplie les angles, les approches. Sans pour autant délaisser les sujets qui, de toute évidence, lui tiennent à coeur. Et font sa force.

Le même genre de questions continue de tarauder ses personnages. Ils s'interrogent, chacun à leur façon, sur leur place à eux dans l'univers. Sur la façon de vivre avec les autres. Sur l'image qu'ils projettent. Et sur les couches de mensonges accumulées dont ils aimeraient bien se débarrasser, mais à quel prix? Partir ou rester là? Liberté ou engagement?

Bourguignon refuse de répondre à la place des protagonistes de son histoire. Mais il donne des indices: «Il faudrait poser bagages et s'installer quelque part. Prendre racine, pour un temps du moins, et forcément, s'intégrer à la communauté, s'imbriquer dans le tissu social. Il faudrait se couler dans la matrice du monde, et cela, malgré les risques que la chose comportait.»

Dense, très dense ce Sonde ton coeur, Laurie Rivers. Et finement ciselé. En moins de 180 pages, l'auteur a réussi son pari. On en redemande, oui.



Collaboratrice du Devoir

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Sonde ton coeur, Laurie Rivers

Stéphane Bourguignon

Québec Amérique

Montréal, 2007, 179 pages