La culture dans tous ses États!

Pas besoin d'être Elvis Gratton pour admirer la culture américaine, la grande comme la grosse, celle des excellentes productions de l'industrie du divertissement comme celle des artistes de pointe. Ce pays compte plus de Prix Nobel que tout autre et donne encore le la dans d'innombrables disciplines artistiques. Dans son ouvrage pionnier De la culture en Amérique, le sociologue français Frédéric Martel trace le portrait global du système culturel américain, un monde efficace et méconnu où le ministère de la Culture n'est nulle part mais la vie culturelle, partout...

La vente de plaques d'immatriculation de voitures rapporte environ quatre millions de dollars à la Tennessee Arts Commission, soit environ la moitié de son budget total annuel. Chaque fois que le propriétaire d'un gros VUS ou d'une petite voiture hybride, s'il s'en trouve, décide de personnaliser son véhicule à l'aide d'un des 90 modèles de «vanity plates» à l'effigie des universités ou des corps d'armée, il ajoute environ quatre-vingt belles piastres aux frais courants d'immatriculation et fait tinter la grosse caisse de la petite agence culturelle.

San Francisco a trouvé un autre moyen pour financer les arts par les «chars». La «taxe touristique» de 14 % s'applique à toute location de voiture et aux nuitées à l'hôtel. La mécanique fiscale, qui n'affecte pas ou si peu les résidants de la ville californienne, rapporte plus de 200 millions de dollars, bon an, mal an, dont 7 % sont réservés aux quelque 225 institutions culturelles de la ville.

Le secteur privé américain n'est pas en reste avec une vingtaine de milliards de dons annuels aux arts et à la culture. La manne représente quarante fois le budget du ministère de la Culture et des Communications du Québec et cinq fois le budget du ministère de la Culture de la France (voir le tableau comparatif en page 2).

Les quelque 4000 universités et collèges des États-Unis en rajoutent encore. Ils forment les publics de demain, irriguent artistiquement des régions entières avec leurs 700 musées, 110 maisons d'édition et 3500 bibliothèques, dont 65 possèdent plus de 2,5 millions de volumes chacune et 2300 Performing Arts Centers. L'American Repertory Theatre, rattaché à l'université Harvard, jouit d'un budget de neuf millions de dollars, supérieur d'un bon tiers à celui du TNM, notre petit théâtre national. Le Krannert Center, lui aussi situé sur le campus de la prestigieuse université, présente 150 spectacles par an et emploie 87 personnes à temps plein. Le vaste réseau post-secondaire américain s'avère d'ailleurs le premier employeur des deux millions d'artistes recensés par le ministère du Travail américain.

Voilà donc comment se finance la culture aux États-Unis. Par les mille et un moyens d'un système global et complexe, efficace et généreux, qu'expose avec maestria le sociologue Frédéric Martel dans son ouvrage pionnier De la culture en Amérique, arrivé ces jours-ci dans les librairies québécoises. Qu'est-ce qu'on dit? Thank you, sir...

Un anti-BHL

Ancien attaché culturel de France à Boston, spécialiste de la question homosexuelle en France et du théâtre américain contemporain, journaliste (personne n'est parfait), il a passé quatre ans à sillonner les États-Unis, parcourant 200 000 kilomètres, réalisant 700 entrevues dans 110 villes, ratissant les centres de documentation pour finalement y dénicher 434 documents d'archives inédits. L'an dernier, Bernard-Henry Lévy a prétendu refaire le voyage de Tocqueville et accouché d'un prétentieux American Vertigo bourré de clichés; cette fois, son compatriote emprunte son titre au grand maître du XIXe siècle, mais pour finalement poncer les poncifs, lancer un monumental parpaing dans la mare aux idées faibles ou fausses et défricher analytiquement de grands espaces, y compris pour les Américains eux-mêmes.

«J'ai voulu apporter une explication, non pas favorable ou critique, mais tout simplement objective du système culturel américain», dit le chercheur, joint tard, un soir cette semaine, à Paris. Le prologue de l'ouvrage résume parfaitement cette perspective panoramique en disant que ce livre serait profondément différent s'il ne s'appuyait à chaque page sur une expérience vécue sur le terrain et par une connaissance en situation de ce dont il parle.

«En France, nous avons globalement — et moi aussi d'ailleurs — une vision négative des États-Unis à cause de l'impérialisme américain. J'ai essayé de comprendre cette influence au lieu de développer des thèses antiaméricaines. J'ai cherché à comprendre le fonctionnement et l'organisation de la culture dans ce pays. J'ai voulu expliquer la puissance de ses industries culturelles et la force de ses productions élitistes, y compris les critiques de cette société par les Américains eux-mêmes, celles de Noam Chomsky à Michael Moore.»

Dès les premières pages, le fin connaisseur français se positionne à l'angle de Broadway et de la 46e Avenue, au milieu de Time Square, et il décrit tout ce qui se trouve à sa portée: les comédies musicales présentées par une quarantaine de théâtres et les innombrables salles de cinéma; les sièges sociaux de conglomérats comme Time Warner; les studios des grandes chaînes de télé, CNN, ABC, Fox et MTV; mais aussi le Department of Cultural Affairs (DCA), le bureau municipal qui distribue plus de 150 millions par année à des institutions de la Grosse Pomme comme Carnegie Hall ou le Metropolitan Museum; le Center for Advances Digital Application; le siège du magazine New Yorker; le MoMA tout neuf dans son écrin d'un milliard; le Lincoln Center où se produisent le New York Philharmonic, le NY City Ballet et le Metropolitan Opera.

Il en reste, et des meilleurs, mais bon, le polaroïd panoramique fait image: cette ville regorge de haute culture et de créations populaires. Et l'Amérique compte bien d'autres métropoles, même si Mark Twain les résumait à trois: NY, San Francisco et Cincinnati pour tout le reste...

Une formule-choc résume la grande conclusion de la brique: si le ministère de la Culture n'est nulle part, la vie culturelle est partout. L'enquête sur ce pays-continent se divise en deux temps. Une première partie, sur la politique de la culture, retrace les tentatives et les échecs successifs pour encadrer politiquement le soutien aux arts, des relations pompeuses de Kennedy avec l'avant-garde jusqu'aux récentes «cultural wars», notamment autour des oeuvres sulfureuses de Robert Mappelthorpe, présentées par des institutions subventionnées.

La seconde partie s'intéresse à «la société de la culture», structurée par un large secteur sans but lucratif, soutenue par d'innombrables fondations richissimes, animée par les différentes communautés de la mosaïque. «Il n'y a pas de pilote dans l'avion, écrit Frédéric Martel. Il n'y a pas d'autorité, ni d'acteur central. Pas de régulation. Il y a mieux: des milliers d'acteurs indépendants et reliés les uns aux autres, isolés, empreints d'une solitude douce amère qui les pousse à agir pour le bien commun et à se réunir autour de valeurs de l'Amérique. Égoïstes et philanthropiques: tel est le miracle de l'humanisme civique culturel.»

Ni américanophobe, ni américanolâtre

En fait, une des grandes surprises de l'enquête provient de l'exposition du financement mixte de ce système culturel, avec une robinetterie complexe et discrète. Le National Endowment for the Art (NEA) ne distribue que 150 millions de dollars par année, comme le Conseil des arts du Canada. Seulement, autour de cette structure maigrelette, des centaines de ministères, d'agences et de bureaux du fédéral, des cinquante États et des milliers de villes ou de comtés versent des subventions à coups de dizaines de milliards chaque année. Pour le néolibéralisme total, on repassera.

«La politique directe ne joue pas un très grand rôle, dit le spécialiste. La culture vit davantage par la philanthropie ou dans les universités. Je fais l'hypothèse que la société civile soutient le système.»

Ni américanophobe, ni américanolâtre, M. Martel demeure tout de même critique par rapport à ce pays adorable et détestable. Il expose par exemple les tentatives de censure autour des «cultural wars», le déclin de l'éducation culturelle, la marginalisation des communautés culturelles ou les déserts artistiques que demeurent les banlieues. «Ce n'est pas vrai que la culture est partout, comme le dit ma formule, en fait une belle trouvaille de mon éditeur.»

Il poussera beaucoup plus loin la critique avec son prochain ouvrage sur les industries du divertissement et l'impérialisme culturel américain. Tous les samedis matins, sur France Culture, il anime une émission intitulée Masse critique, un «magazine sur les industries culturelles» disponible en podcast.

L'auteur expose ses attaches sans cachotteries (www.fredericmartel.com). Frédéric Martel appartient à la gauche rocardienne dite «réaliste» ou «pragmatique» et il se sent profondément attaché à l'idée de la diversité culturelle. Il propose d'ailleurs son livre comme un outil de combat, et cet argument ne pourra que réjouir les défenseurs québécois et canadiens de la Convention sur la diversité culturelle qu'adoptera officiellement l'Unesco cette année.

«J'appartiens à la gauche social-démocrate, confie en conclusion Frédéric Martel. Pour lutter contre les États-Unis, il faut commencer par comprendre les raisons de leur influence, avec Broadway, Hollywood ou Disney, mais aussi en danse contemporaine, en littérature, dans les universités du monde, les quartiers gais ou les quartiers d'immigrants, dans lesquels les jeunes écoutent du rap. L'exercice révèle que ce système repose sur un très fort soutien du secteur public, ne serait-ce que par les universités. Ce constat fournit un argument de poids aux défenseurs de la diversité culturelle devant l'OMC ou à l'Unesco. C'est une arme subtile et plus moderne que les anathèmes lancés aux méchants commerçants de la culture. Il faut maintenant changer de stratégie et dire aux Américains: vous devez nous laisser protéger et subventionner notre culture puisque vous le faites aussi.»
1 commentaire
  • Pierre-Paul Roy - Abonné 3 février 2007 14 h 35

    Oui, il faut connaître les USA avant de les critiquer.

    Excellent article de Stéphane Baillargeon sur le livre de Frédéric Martel. Je passe à ma librairie pour le procurer. J'aurais aimé pouvoir en discuter avec un, ou une, libraire, mais où sont-ils passés?