Entrevue avec Denis Vaugeois - Des Canadiens en Amérique

Qui l'eût cru? Le petit bébé qu'on aperçoit au dos de sa mère indienne, sur les nouvelles pièces de un dollar américain, représente un Canadien français, qui s'appelle Jean-Baptiste Charbonneau!

L'affaire a mobilisé l'attention de plusieurs observateurs, en ces temps où, chez nos voisins du Sud, on s'apprête justement à célébrer le bicentenaire de l'expédition de Lewis et Clark pour atteindre le Pacifique, expédition à laquelle participaient précisément l'Indienne Sacagawea et son fils Jean-Baptiste, tous deux représentés sur ladite pièce de monnaie.

En effet, deux livres paraissent ces temps-ci, au Québec, ayant pour thème l'expédition de Lewis et Clark, en 1804, et l'apport des Canadiens français et des Indiens à sa réussite.

L'un s'intitule America, signé de l'historien Denis Vaugeois et paraissant aux Éditions du Septentrion. C'est un livre d'histoire, qui mène de front plusieurs récits. On y relate celui, politique, de la Louisiane de la fin du XVIIIe siècle, passée successivement de la France à l'Espagne, puis de nouveau à la France avant d'être achetée à prix fort, de Napoléon, par un émissaire du président des États-Unis, Thomas Jefferson.

C'est cette américanisation de la Louisiane qui a notamment rendu possible l'expédition de Meriwether Lewis et de William Clark, qui avaient désormais le champ libre pour explorer l'immense espace s'étendant à l'ouest du Mississippi jusqu'à l'océan Pacifique.

Le livre de Vaugeois s'attache donc à l'apport considérable des Canadiens français à ces expéditions vers l'Ouest. Sans les Georges Drouillard, Pierre Cruzatte et Jacques Labiche, sans les compagnons canadiens-français qui naviguaient sur la pirogue rouge, l'expédition n'aurait pas été la même. Pourtant, ceux-ci passent pratiquement inaperçus dans l'histoire des États-Unis telle qu'elle circule aujourd'hui.

«Les Canadiens français ont fondé la ville de Saint Louis», dit Vaugeois en entrevue. Aussi y trouve-t-on toujours des rues et des endroits aux patronymes francophones. Pourtant, plusieurs historiens américains ne savent pas lire des cartes anciennes françaises!

En effet, les cartes ayant servi aux explorateurs Lewis et Clark étaient pour la plupart signées par des Canadiens français, qu'ils se nomment Antoine Soulard, Jean-Baptiste Trudeau et James Mackay, nous dit Vaugeois. Et c'est sans parler de tous les autres qui agissaient comme guides, comme interprètes, comme chasseurs ou comme cuisiniers.

En entrevue, Denis Vaugeois s'enthousiasme particulièrement des talents de chasseur et d'interprète de Georges Drouillard, qui accompagnait Lewis et Clark. C'est, dira Lewis, «le coureur des bois et le guide dont nous sommes le plus dépendants».

Des sujets fêtards

Pourtant, selon Vaugeois, Meriwether Lewis n'a pas beaucoup d'estime pour les Canadiens français. «Ils sont sujets britanniques et, bien que catholiques, trop fêtards à son goût. Leurs liens avec les Indiens l'agacent aussi. Les Drouillard, Cruzatte, Labiche l'auront sans doute amené à contenir son aversion naturelle», écrit-il. Alors que Lewis est incapable d'écrire leurs noms correctement, ils désignent tout simplement par le terme «Frenchmen» ces aventuriers venus de l'est et du nord.

Avec Toussaint Charbonneau, plus particulièrement, la chronique de voyage n'est pas tendre. En effet, on reproche à Toussaint, originaire de Boucherville «son manque de sang-froid et sa brutalité inadmissible». Il est une fois réprimandé par la mère d'une Indienne qu'il a tenté de violer, et il lui arrive aussi de lever la main sur Sacagawea, son épouse. Vaugeois, pour sa part, lui déniche quelques qualités.

«Toussaint Charbonneau est un bon vivant. Il n'est pas du genre à se ruer sur le travail, mais bien plutôt sur le ou les plaisirs», et plus loin: «Charbonneau aime en effet cuisiner», écrit-il.

Vaugeois s'attendrit aussi sur la lettre écrite par le capitaine Clark à Toussaint Charbonneau, après la fin de l'expédition, l'implorant de lui confier passagèrement la garde de sa femme Sacagawea et de son fils Jean-Baptiste. Au bout du compte, le grand Clark a, à toutes fins utiles, fait de Jean-Baptiste Charbonneau «son fils», l'adoptant au terme du voyage.

Comme il l'annonce dès l'introduction à cet ouvrage, Denis Vaugeois a voulu faire dans ce livre une place «aux humbles, aux obscurs, aux sans grades» de ce récit fondateur de l'histoire des États-Unis. Dans ce lot de mésestimés figurent les Canadiens français bien sûr, mais aussi les Indiens, un esclave noir appartenant à Clark et répondant au nom de York, et... Seaman, le chien de Lewis!

En entrevue, Vaugeois aime à s'attarder sur les moeurs des Indiens Mandans ou des Shoshones, tribu dont était issue Sacagawea, qui avait pourtant été enlevée par les Hidatsas, avant de rencontrer Toussaint Charbonneau, qui l'a rachetée pour en faire sa femme. Mais son livre n'aborde pas vraiment la vie sociale et politique des Indiens, qui peuplaient pourtant tout l'ouest du continent. Ces Indiens, il les aborde essentiellement à travers les yeux des explorateurs. En histoire, la vérité devient celle du conquérant...

De tous les aspects de l'histoire des États-Unis, précise-t-il cependant en entrevue, c'est l'histoire des Indiens qui a été la moins documentée. Aux États-Unis, on connaît pourtant le nom de Sacagawea, la femme de Charbonneau, qui a ouvert le passage pour Lewis et Clark.

Car il eût suffi d'un rejet des nations amérindiennes pour que cette conquête de l'Ouest ne soit un échec complet. Alors, l'histoire eût suivi un tout autre cours...

En entrevue, Denis Vaugeois précise aussi que Sacagawea n'est pas perçue comme une idole auprès de tous les Indiens d'Amérique. Aux yeux de plusieurs, si l'on en croit les graffiti qui profanent par endroits sa statue, elle a agi comme collaboratrice auprès des Blancs. Un genre de traître à la patrie...

Il faut dire que dans les années qui ont suivi, les Indiens des États-Unis ont tout simplement été traités de façon impitoyable, reconnaît Vaugeois. Mais il semble que ce soit une autre histoire, qu'on pourra raconter dans d'autres livres, peut-être.

Un autre roman, La Route de l'Ouest, portant également sur le thème de la place des Canadiens français dans l'expédition de Lewis et Clark, signé Richard Hétu paraît chez VLB. Il est commenté dans ce même cahier (page G 27) par Sophie Pouliot.

AMERICA
Denis Vaugeois
Septentrion
Montréal, 2002, 265 pages