Essai - Croire ce que nous savons

Voici un livre difficile qui arrive à point, au moment où Ottawa a annoncé son intention de signer l'accord de Kyoto, et où s'ouvre entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux un débat sur le bien-fondé de cette décision, sur ses coûts ainsi que sur la répartition équitable de ceux-ci. Le livre de Jean-Pierre Dupuy ne porte pourtant pas sur Kyoto, ni même sur l'écologie comme telle; il constitue plutôt une réflexion sur la manière dont il faut conduire ce genre de débats. Il porte sur la façon dont nous nous représentons au sein de nos réflexions politiques et techniques au sujet de l'environnement, l'avenir, ses dangers et les incertitudes qu'il recèle.

Pour un catastrophisme éclairé est une critique de nos méthodes communes d'évaluer non pas tant l'impact écologique de nos décisions technologiques que les dangers qu'elles font peser sur l'avenir. C'est au niveau de nos engagements philosophiques les plus fondamentaux que Jean-Pierre Dupuy trouve l'origine de ce qu'on peut nommer le paradoxe écologique fondamental: le fait que nous ne croyions pas ce que nous savons.

Dire que nous ne croyons pas ce que nous savons, c'est dire qu'au-delà des désaccords des experts au sujet des détails du réchauffement de la planète ou de la réduction de la couche d'ozone, nous savons de science certaine que l'extension du mode de vie typique de l'Occident à l'ensemble de la planète est impossible. Nous savons que nous laisserons, non pas seulement à nos arrière-petits-neveux, mais à nos enfants déjà, une planète endommagée, des écosystèmes fragilisés, à la limite de l'écroulement, et des catastrophes écologiques en série. Cela nous le savons tous très bien. Pourtant nous n'arrivons pas à le croire. C'est-à-dire que ce savoir n'est paradoxalement pas suffisant pour nous motiver à agir, qu'il ne réussit pas à nous faire prendre les décisions difficiles qui s'imposent. Pourquoi? Comment pouvons nous ne pas croire à ce que nous savons?

Les causes d'une impuissance

Notre échec à agir comme l'exige la situation où nous sommes ne viendrait-il pas de ce qu'il y a trop d'intérêts en jeu? Ce sont trop d'égoïsmes amassés et beaucoup d'aveuglement volontaire qui nous immobilisent. Si ces facteurs jouent certainement un rôle, il est clair qu'ils ne constituent pas toute l'explication. Parce que, à court terme déjà, le danger menace, et que ces intérêts ne sont pas protégés contre lui. Il s'ensuit qu'il y va de l'intérêt de ces intérêts de savoir. Ils ne croient pas cependant, pas plus que nous, à ce savoir qu'ils ont pourtant. Pourquoi? La réponse, selon Jean-Pierre Dupuy, tient à la manière dont nous évaluons ces risques et, plus précisément, à la conception du temps inscrite dans les méthodes mêmes que nous utilisons pour les calculer.

La technique la plus courante consiste à calculer ces risques incertains, et parfois même inconnus, au regard des coûts souvent fort bien connus et précisément chiffrables associés à l'action préventive. La difficulté est alors de mesurer le risque, de donner une probabilité à un événement dont nous ne savons pas s'il se produira et de lui assigner une valeur, un coût, alors que, bien souvent, nous ne savons même pas ce que cet événement sera — catastrophe ou accident mineur. Mais là n'est pas véritablement le problème, selon Jean-Pierre Dupuy. Le noeud de l'affaire ne tient pas à la difficulté qu'il y a à évaluer ces risques incertains, mais plutôt au rapport au temps, à l'avenir, implicite dans ces méthodes d'évaluation du risque. Le vrai problème vient de ce que le jugement prospectif de rationalité en un avenir incertain impose de concevoir les événements évalués comme étant indépendants de l'action du décideur.

Imaginez qu'au terme d'une soirée bien arrosée chez des amis, je décide de prendre ma voiture pour rentrer à la maison. La probabilité que j'aie un accident et que je renverse un passant dans ces conditions est vraisemblablement plus élevée que si je n'avais rien bu, et d'autant plus élevée que j'aurai consommé plus. Si je n'avais pas tant bu, je pourrais même la calculer précisément et voir combien il est irrationnel pour moi de conduire dans cet état. Or, ce simple calcul cache quelque chose. Il cache le fait que le risque qu'il évalue n'existe que si je décide de prendre ma voiture pour rentrer. À supposer que je décide de dormir chez mes amis, le risque que j'écrase un passant est nul. Pour calculer la probabilité que j'écrase un passant, il faut faire comme si j'avais déjà décidé de prendre ma voiture alors que, paradoxalement, le but de l'exercice est précisément de décider si je dois prendre ma voiture ou non.

Il en va de même lorsque nous cherchons à déterminer les dangers de nos décisions technologiques. Nous calculons le risque en l'absence de mesures préventives afin de voir si celles-ci sont — et jusqu'à quel point elles sont — justifiées. Or, ce qu'une telle approche dissimule, c'est notre propre responsabilité dans ces événements dont nous cherchons à évaluer le danger, car elle exige de faire comme s'ils allaient avoir lieu ou pas de toute façon, indépendamment de notre volonté. Alors que, comme l'accident du chauffeur ivre, ces événements dépendent de décisions qui sont sous notre contrôle. Selon Jean-Pierre Dupuy, c'est parce que la manière de calculer les risques que font courir à la planète nos décisions technologiques efface le rôle de nos décisions dans ces dangers mêmes, que nous n'arrivons pas à croire ce que nous savons. Le catastrophisme éclairé nous rappelle que, lorsque la catastrophe arrivera, elle sera le résultat de nos actions et de nos décisions, et pas simplement un risque indépendant de notre volonté et que nous aurions, pour notre malheur, mal évalué. Afin de nous décider à agir, le temps où nous vivons exige plus que le simple calcul des risques: il exige que nous nous projetions dans l'avenir incertain de la catastrophe et que, de là, nous portions par anticipation sur nos actions le jugement moral rétrospectif qu'elles appelleront immanquablement.

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Paul Dumouchel est professeur de philosophie à l'Université du Québec à Montréal. Dernier titre paru: Émotions, Les Empêcheurs de tourner en rond, 1999.

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