Roman québécois - Coup de tête poétique

Larguer les amarres, certains en rêvent durant toute une vie. À 30 ans, dans l'urgence de donner un sens à sa vie et la «panique de la vingtaine expirante», Mathyas Lefebure (Mathieu Lefebvre de son véritable nom) choisit de sacrifier un travail absurde et de plus en plus aliénant dans une agence de publicité montréalaise où il mettait sa «créativité au service du viol des foules». Pour devenir berger dans le sud de la France. Pour concrétiser ses rêves. Pour se muer en écrivain et, peut-être surtout, pour devenir enfin qui il est.

Et à travers ce «coup de tête poétique», comme il en parle lui-même, c'est l'aventure d'un homme à la recherche de son ombre que raconte D'où viens-tu, berger?, un remarquable premier roman, traversé d'un questionnement essentiel et sincère.

N'ayant à peu près jamais vu un mouton de sa vie, habité par un «trac ontologique», Mathyas fait cap sur la Provence où son amoureuse, qui étudiait à Aix, lui avait déjà trouvé quelques pistes. Après avoir rencontré un éleveur qui accepte de l'embaucher malgré sa parfaite inexpérience, le bucolique cède très rapidement place à la dure réalité de l'élevage des animaux. Une réalité qui rime avec bétail, marchandise, rentabilité, maladie. Sans parler des journées interminables, de l'effort physique, du sang, de la violence gratuite de certains bergers et de la détresse des animaux.

Malgré tout, le rêve ne s'émousse pas. «Sur mes pantalons de cadre, devenus pantalons de berger, il y a maintenant du sang, du fumier, du placenta, de la laine, de la boue, du foin, de l'eau sale, des écorchures de canif émoussé, des traces de marqueur de bétail bleu, du pus, du piétin.» On est loin de l'univers de la pub, des 5 à 7, des «névroses urbaines» et du cynisme qui commençait lentement et sûrement à prendre le dessus. «Tout cela me porte, beaucoup plus que ma vie d'avant. Je suis dans la lande, je travaille avec du vivant, je sens mon coeur battre.»

Plus tard, on est au coeur des Alpes, dans les pâturages d'été de Savoie, en compagnie de 1500 brebis, du berger et de la bergère qui l'a rejoint. Il y a l'opinel, les chiens, le bâton, les sonnailles, le pastis, l'ivresse du vin et la beauté des montagnes. Les amitiés instantanées soudées par les verres de vin (les «canons») et la peur du loup. On y lit Nietzsche ou Cioran. «Et personne ne peut nous envier, écrit-il, car personne ne sait que ce miracle existe.» On croit le suivre pas à pas dans sa découverte de la vie de berger, partageant son exaltation, ses angoisses, sa certitude croissante. On est avec lui devant le même horizon de liberté retrouvée.

Et si on y croit, c'est avant tout grâce à la solide force du talent de Mathyas Lefebure, qui arrive à nous transmettre avec des mots justes et vivants tout le souffle de son aventure de berger illuminé.

En novembre 2005, certains s'en souviendront peut-être, Pierre Foglia avait consacré toute une chronique à ce couple de bergers hors du commun. Mathyas Lefebure a aussi tenu un blogue durant les premiers temps de l'aventure. «La biographie est le point de départ de la littérature», écrit-il quelque part, avouant du même souffle qu'il ne serait sans doute jamais devenu berger s'il n'avait pas déjà su qu'il écrirait sur cette épopée hors de l'ordinaire. Grand bien nous fasse.

Collaborateur du Devoir

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D'OÙ VIENS-TU, BERGER?

Mathyas Lefebure

Leméac

Montréal, 2006, 256 pages