L'entrevue - Noah Richler, cartographe du Canada littéraire

Noah Richler photographié dans des dunes du sud-est de la Saskatchewan au cours de l’interview de l’auteure Jacqueline Baker qu’il a réalisée pour son essai This is my Country, what’s Yours?
Photo: Noah Richler photographié dans des dunes du sud-est de la Saskatchewan au cours de l’interview de l’auteure Jacqueline Baker qu’il a réalisée pour son essai This is my Country, what’s Yours?

Il n'y a pas que la gouverneure générale qui croit que le Canada est mûr pour rompre avec les deux solitudes. Sans aller aussi loin que Michaëlle Jean, le journaliste, essayiste et nouvelliste Noah Richler estime qu'en matière de littérature, du moins, la séparation franco-anglo est bel et bien en voie de disparaître au profit d'une fiction canadienne plurielle et multiculturelle dans laquelle le Québec a pleinement sa place.

La conclusion a été mûrement réfléchie par le fils de l'écrivain et polémiste montréalais Mordecai Richler qui, pendant quatre ans, a sillonné le Canada d'est en ouest dans le but de cartographier l'atlas de la littérature canadienne. Le résultat? This is my Country, what's Yours?, un essai volumineux, complexe, pleinement conscient de ses contradictions à l'image de la centaine d'écrivains qui ont accepté de l'alimenter: de Victor-Lévy Beaulieu à Margaret Atwood en passant par Joseph Boyden, Guillaume Vigneault et Rohinton Mistry.

Noah Richler connaît bien Montréal, où il a passé une partie de son enfance. Il sait combien les tensions linguistiques peuvent y être fortes, lui qui a vu son père vilipendé sur la place publique pour ses positions tranchées. Mais il sait aussi que le Québec de son père n'est pas le sien. «D'emblée, j'ai choisi d'intégrer le Québec parce que j'ai la conviction qu'il est aujourd'hui possible de le faire sans avoir à forcer.»

Il ne faudrait pas se méprendre, l'essayiste ne nie pas le caractère unique de la culture québécoise, dont il envie la relation privilégiée à l'art. «Ce qui m'a toujours impressionné chez vous, c'est votre attitude envers la culture qui me paraît beaucoup plus sophistiquée que celle qu'entretient la majorité des gouvernements anglophones.» Ce qu'il refuse, toutefois, c'est l'éternelle séparation eux/nous en littérature.

«C'est vrai que le Québec forme une société distincte, mais il n'est pas le seul; le Canada compte d'autres sociétés distinctes tout aussi fortes.» Celui-ci affirme par exemple avoir trouvé une culture littéraire parfaitement distincte à Terre-Neuve. Le phénomène est le même dans certaines villes qui, par leur taille et leur complexité, en sont venues à se suffire à elles-mêmes, comme Toronto, Montréal, «et peut-être Vancouver», précise M. Richler, joint il y a quelques semaines à son domicile de Toronto.

Le plus grand hôtel sur terre

Dans son essai, le passionné des lettres propose de diviser la littérature canadienne en trois âges plutôt qu'en deux solitudes, quitte à alimenter la grogne de plusieurs Québécois, mais aussi de certains piliers du ROC (Rest of Canada). Le choix, qu'il assume pleinement, a toutefois eu l'heur de plaire à la plupart des critiques anglophones qui ont réservé un accueil chaleureux à la réflexion du fils du polémiste.

Plus pragmatique que son père, ce dernier fait fi des tensions linguistiques pour redessiner de nouvelles frontières temporelles. Ainsi, la littérature canadienne serait née avec l'âge de l'invention, une période pendant laquelle les «histoires ont lutté avec l'idée d'un endroit et souhaité lui donner une existence». Est venu ensuite l'âge de la cartographie (mapping) par lequel les écrivains «ont mis en place l'histoire, la géographie et l'imaginaire» du Canada. Nous en serions maintenant à l'âge du débat au cours duquel les histoires «informent, se contredisent et s'ajoutent les unes aux autres».

Alors que le Canada a longtemps été ce «nulle part» (Nowhere) où rien ne se passait, tant d'un point de vue géographique que métaphorique, les écrivains ont tranquillement mis ce «nulle part» sur la carte, poursuit l'essayiste. Ces frontières fixées, les histoires ont continué à s'accumuler, et ce «nulle part» est devenu «quelque part» (Somewhere), une adresse unique qui compte aujourd'hui nombre «d'avantages et de bénéfices».

Quand Yann Martel a gagné le Booker Prize pour son roman Life of Pi, en 2002, il avait eu cette phrase sibylline voulant que le Canada soit le «plus grand hôtel sur terre». La métaphore a été reprise par certains qui y ont reconnu l'effervescence de la fiction canadienne plurielle sur la scène internationale. Dans son essai, Noah Richler pousse la réflexion plus loin en faisant du Canadien moyen le grand gagnant du «loto géographique et génétique du monde».

C'est ce terreau unique qui a aujourd'hui toute l'admiration de Noah Richler. Au point que le journaliste a choisi de quitter l'Angleterre et une carrière stimulante à la BBC pour renouer avec le pays de son enfance. «Je pense qu'il y a des conditions typiquement canadiennes qui permettent d'entretenir l'étincelle et qui lui évitent de tomber dans un modèle figé. Je suis parti de l'Angleterre parce que j'avais le sentiment que tout était déjà joué là-bas. Ici, l'âge du débat est toujours bien vivant et on peut encore faire la différence.»

Pour l'essayiste, il est clair que les Canadiens de toutes origines ne font pas preuve de vulnérabilité quand ils s'interrogent sur ce que signifie être Canadien. Au contraire, cela ferait d'eux les citoyens parmi les plus civilisés du monde. «Le Canada est une nation illogique, il faut beaucoup de travail pour lui donner un sens. Chaque communauté a sa vision d'une même histoire globale; les mettre en parallèle ne peut que nous aider à mieux comprendre la nation canadienne.»

Le mythe du désappointement

De St. John à Vancouver en passant par Montréal et Trois-Pistoles (détour qui donne lieu à une rencontre surréaliste avec un Victor-Lévy Beaulieu campé sur ses positions), Noah Richler a multiplié les entrevues radiophoniques dans le but de mettre le doigt sur ce qui rassemble cet ensemble hétéroclite. D'abord diffusés sur les ondes de la CBC, ces entretiens lui ont permis de placer l'une derrière l'autre les pierres qui jalonnent son étrange odyssée.

Au final, il retient chez les uns comme chez les autres cette relation ambiguë à l'autorité, empreinte de méfiance et de dépendance, qui caractérise les Canadiens, Québécois inclus. Selon lui, les histoires qui nous rassemblent le mieux sont celles qui nous enseignent à nous méfier de la fidélité aveugle. C'est ce qu'il nomme le «mythe du désappointement».

Globalement, le propos est rafraîchissant et bien amené, quoique par endroits on sente que la forme radiophonique a vampirisé le texte pour le réduire à une simple formule questions-réponses. Ailleurs, les réflexes journalistiques ont complètement disparu, donnant lieu à un échange autrement plus intéressant. Si l'on reconnaît une certaine parenté avec son célèbre père dans la langue, le ton choisi par le fils reste égal, à des lieues des coups de gueule qui ont fait la signature de Mordecai.

Publié cet automne en anglais, This is my Country, what's Yours? sortira en traduction française chez Boréal pour l'automne 2007. Ce sera pour son auteur l'occasion d'approfondir sa réflexion, spécialement du côté des francophones qui sont totalement absents de la première partie de son essai. «Je sens que j'aurais aussi besoin d'en savoir plus sur le Québec. J'en ai l'occasion maintenant que Boréal entend le publier en français. Nous avons même discuté de l'éventualité de bonifier le livre.»

En attendant, la discussion entamée avec les auteurs se poursuit sur Internet au www.atlaslitteraireducanada.ca. Construit par l'auteur, ce site permet d'écouter les bandes audio des entrevues et de lire un peu sur la genèse du projet. À terme, Noah Richler aimerait bien qu'il devienne le carrefour des réflexions portant sur la littérature canadienne. Après tout, le titre du livre est clair: ce Canada est le sien, et c'est le vôtre qui maintenant l'intéresse.
 
1 commentaire
  • Julien Beauregard - Inscrit 18 décembre 2006 10 h 20

    Une littérature nationale sans frontières

    L'avenir de notre langue dépend, d'une part, de ceux qui l'emploient dans le quotidien et, d'autre part, du rôle qu'elle prend dans le milieu culturel et artistique. Dans les deux cas, l'état de santé de notre langue sera le fruit d'une analyse sociologique.

    L'institution littéraire québécoise est un objet puissant qui a émergé dans le paysage culturel alors que sa littérature n'arrivait à peine à s'installer. Les éditeurs ont profité de la prise de la France durant la Seconde Guerre pour imprimer les oeuvres de nos cousins français. Nous avons alors participé à mettre le Québec sur la carte. Plus tard, la littérature comme les autres formes artistiques se sont faites revendicatrices : le féminisme entre autre choses mais aussi, évidmenent, sur la langue comme marqueuse d'une nation. La langue servait à se promouvoir elle-même au travers différents exercices artistiques. Pensons au joual. La langue a été employée pour se concevoir une identitée. Parallèlement, une identitée nationale basée la marginalité de cette langue, différente du reste de la francophonie. Différente aussi, évidement, de l'anglais qui se veut démographiquement plus importante.

    Les frontières linguistiques sont peu subtiles et presque impénétrables. On doit au Québec d'avoir une culture distincte parce qu'elle a entretenu une culture de résistance par rapport à l'anglais. Aujourd'hui la littérature québécoise est enseignée et étudiée. Sa place est faite ici comme ailleurs. La littérature nationale est lue ailleurs dans les espaces de la francophonie comme nous lisons nous aussi le français de la Martinique et du Sénégal. Nous ne pouvons plus parler du grand centre de Paris et de ses multiples satellites. Il n'y a que la francophonie, espace de multiples cultures diffusée par le même appareil linguistique.

    Dire qu'il y a une culture Canadienne centralisée formée de différentes petites poches culturelles est difficile à concevoir. L'existence d'une littérature québécoise est réactionnaire à la menace d'assimilation. Dans ce combat qui devait mener à une identité distincte, nous avons entraîné sans discrimination des auteurs canadien français comme Gabrielle Roy. Serait-elle devenue ce qu'elle ait sans le Québec?