L'intimité d'Annie Leibovitz émeut New York

La majeure partie de son livre, comme de l'exposition, est constituée d'images prises sur le vif des moments importants, heureux ou tragiques, de sa vie. On l'y voit à 51 ans, enceinte de sa première fille. On voit ses voyages avec Susan Sontag, l'écrivain et intellectuelle dont elle a partagé la vie pendant seize ans, l'histoire en pointillé des retrouvailles avec ses cinq frères et soeurs et leurs enfants. Et la mort de Susan Sontag, à 71 ans, le 28 décembre 2004, celle de Samuel Leibovitz, son père, à 91 ans, six semaines plus tard et, en écho, la naissance de ses jumelles, Susan et Samuelle, mises au monde par une mère porteuse en mai 2005.

«Le livre et l'exposition ont été une façon pour moi de mener le travail de deuil», dit la photographe. Sur les 341 images du livre, les deux tiers environ sont des 35 millimètres en noir et blanc, à cent lieues de la sophistication technique des portraits de Whoopi Goldberg dans un bain de lait, de la couverture de Vanity Fair avec Demi Moore de profil nue et enceinte, de John Lennon, nu aussi, enserrant Yoko Ono, de Cindy Crawford avec un serpent pour seule parure. Le contraste entre les deux styles et les deux mondes est violent et provoque parfois un sentiment de malaise. «Je n'ai pas deux vies», souligne Annie Leibovitz.

La mort de Susan Sontag

Au Musée de Brooklyn, un mur entier est recouvert d'une multitude de clichés de sa famille à la plage, ses parents dans leur lit, sa première fille Sarah hurlante quelques secondes après sa naissance. Sur un autre mur, Donald Trump est assis dans une voiture de sport; sa femme Ivana, enceinte dans un bikini doré, se tient à proximité sur les marches d'un jet. Non loin des généraux Colin Powell et Norman Schwarzkopf, rigides et couverts de médailles, Susan Sontag lutte contre le cancer dans une chambre d'hôpital. Aucun détail ne semble trop intime.

La décision, controversée, de publier les images des derniers moments de l'écrivain a été prise, d'après Leibovitz, après une longue réflexion et avec beaucoup de précautions. Elle a obtenu l'accord de la soeur de Susan Sontag et de son agent et exécuteur testamentaire, mais pas celui de son fils.

La critique américaine a encensé la photographe et ses images. Annie Leibovitz explique, dans l'introduction de son livre, que «prendre des photos intimes des membres de votre famille est un privilège et comporte certaines responsabilités... Ce livre est la chose la plus proche de moi que j'aie jamais faite». Susan Sontag a analysé le pouvoir particulier du photographe dans son ouvrage On Photography (Sur la photographie, 1977): «Photographier les gens consiste à les violer, en les voyant comme ils ne se voient jamais eux-mêmes, en ayant une connaissance d'eux qu'ils n'auront jamais.»

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La Vie d'une photographe 1990-2005

Annie Leibovitz

La Martinière

Paris, 2006, 500 pages

Annie Leibovitz, a photographer's life, 1990-2005

Au Musée de Brooklyn (New York) jusqu'au 21 janvier 2007.