Bédé - Des cases et des bulles pour une mélodie

La création musicale mène à tout, dit-on. À condition bien sûr d'en sortir, pourrait répondre aujourd'hui Sylvie-Anne Ménard, une compositrice de 23 ans.

Avec dans le fond des yeux une fascination pour le piano et entre les mains une maîtrise des schémas harmoniques, des silences, des triples croches, des blanches pointées et du sens du rythme, la jeune fille s'est lancée il y a trois ans, en dilettante, dans l'écriture d'une... bande dessinée. Pour le plaisir de la chose et celui de cultiver un coup de crayon aiguisé durant l'enfance. Et le résultat, intitulé Le Point B (Monet éditeur) est à apprécier forcément avec les yeux, mais aussi les oreilles.

Dans la pure tradition du roman graphique, ce courant du 9e art qui distille des histoires du style journal intime, simples et en noir et blanc, le bouquin relate le quotidien d'Émile, un compositeur idéaliste et torturé qui aime trop réfléchir à son art. La rencontre, un jour dans les couloirs de l'université, de la belle Blanche Hamelin va l'amener dans un autre monde.

Pour se rapprocher d'elle, le drôle d'oiseau décide en effet de lui composer de la musique, une oeuvre magistrale qui s'interprète à quatre mains, bien entendu, histoire de favoriser les rapprochements. Mais comme tout acte de création, sa quête de sens par les notes qui doit le conduire du point A, le goût de se rapprocher de Blanche, au point B, le rapprochement lui-même, ne va pas se faire en criant «sonate».

Avec un sens inné du récit, Zviane (Sylvie-Anne prononcé un peu vite) — c'est son nom d'artiste — fait avec ce premier bouquin une apparition remarquée dans le monde de la bédé. Apparition couronnée d'ailleurs par une victoire: elle vient de remporter le premier concours québécois de bande dessinée, organisé par la librairie Monet.

«Je suis méga, mégacontente», lance Zviane, assise sur le banc («avec coussin parce qu'il est trop bas») du nouveau piano qui vient de rentrer dans son appartement du nord de Montréal. La main sur le clavier de ce Heintzman 1904, la jeune créatrice est aux anges. «Quand je me suis lancée dans cette aventure, je ne m'attendais à rien. Je suis un peu étonnée de ce qui m'arrive. Mais en même temps, j'aime où tout ça s'en va.»

Des cases musicales

Le succès était prévisible. C'est qu'en 120 pages, Zviane livre ici une histoire doublement musicale, par le thème exploité mais aussi par ses cadrages et son découpage, qui trahissent facilement les talents musicaux de cette artiste débordante de vie.

«Écrire une bande dessinée, c'est un peu comme composer une pièce musicale, lance-t-elle entre deux ou trois délicats éclats de rire. Il faut passer par les mêmes étapes. On doit se questionner sur le rythme, oui, mais aussi jongler avec des notions de répétition, de silence et de résonance après un accord ou une percussion. Les deux univers sont finalement très proches.»

L'univers créé par Zviane en témoigne sans l'ombre d'un doute, avec des planches très mélodiques et parfois mélancoliques qui côtoient par moment de véritables partitions — celles qu'Émile écrit pour son objet de désir — placées ici et là pour rythmer l'aventure. «C'est surtout pour l'effet visuel, avoue-t-elle. Ce sont toutefois des vraies compositions, les miennes, parce que je ne voulais pas que cela ait l'air d'une escroquerie.»

Les mélomanes devraient sans doute tomber sous le charme, tout comme ceux qui flanchent plutôt sous l'effet intimiste des bédés simples et sans prétention dont ce Point B est un très bel ambassadeur. Pas très loin des oeuvres de Michel Rabagliati (et sa série Paul) ou de l'univers de Guy Delisle (Pyongyang, Shenzhen et compagnie), avec en prime des tonalités subtiles empruntées à l'univers des mangas.

«Ce n'est pas de ma faute, je suis une enfant du manga», se justifie Zviane en souriant et en se rappelant justement les ritournelles de la célèbre série japonaise Sailor Moon qui a fait vibrer les jeunes filles de sa génération au début des années 1990.

La page sur ce monde est toutefois tournée, comme le prouve une visite sur le blogue de l'artiste (www.zviane.com) où elle livre chaque semaine à ses visiteurs des planches pour garder la main en attendant un prochain gros projet. «J'ai plusieurs idées en tête, dit-elle. Mais pour le moment je veux me concentrer sur mes études.»

Son programme est d'ailleurs chargé. À l'aube de son entrée dans un programme de dessin animé au cégep («pour aller chercher des bases plus solides», dit-elle), Sylvie-Anne Ménard compte aussi amorcer une maîtrise en analyse musicale en septembre prochain. Son sujet: l'étude des 48 préludes de Bach du recueil Le Clavier bien tempéré.

«C'est très intéressant, lance-t-elle. Ces préludes représentent le fondement du système tonal de la musique occidentale. C'est un texte fondateur.» Un texte aussi qui, une fois maîtrisé et décortiqué, pourrait bien teinter les prochaines compositions bédéesques de cette touche-à-tout qui semble très bien trouver son équilibre entre un piano, un blogue et une table à dessin.

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Le point B

Zviane

Monet éditeur

Montréal, 2006, 128 pages