Beaux livres - L'histoire à votre table

Une orange, planche botanique extraite de L’Histoire naturelle des orangers par J.-A. Risso et P.-A. Poiteau, 1818.
Source: Images/leemage, source éditions du chêne
Photo: Une orange, planche botanique extraite de L’Histoire naturelle des orangers par J.-A. Risso et P.-A. Poiteau, 1818. Source: Images/leemage, source éditions du chêne

C'est un pharmacien de formation. Mais la botanique et l'écologie sont ses spécialités. À cela, on ajoute une grande érudition et des illustrations de qualité. Ces ingrédients forment le très beau livre intitulé Ces plantes que l'on mange, que Jean-Marie Pelt fait paraître ces jours-ci aux Éditions du Chêne.

Plongeant dans l'histoire de l'alimentation, on y retrace les débuts de l'agriculture; on y apprend que, par le biais de la compétition entre les plantes, ce sont celles qui comptaient le plus de teneur en sucre qui se sont développées au détriment des autres. Mais on trouve encore aujourd'hui, en Haute-Galilée, des blés sauvages «vivant en des lieux arides à l'écart de toute culture». En Égypte ancienne, écrit Pelt, manger bien et beaucoup était un gage de bonne santé. Un papyrus évoque d'ailleurs la légende de ce magicien nommé Gedhi, qui a vécu jusqu'à 110 ans en mangeant chaque jour «cinq cents miches de pain, et un demi-boeuf accompagné de cent cruches de bière».

La nourriture n'a cependant pas toujours été gage de santé. Au Moyen Âge, avec la culture du seigle, apparaît la malédiction de l'ergot. Ce champignon qui s'installe dans l'épi à la place du grain est alors responsable de graves épidémies de «feu sacré», comme on nommait la maladie dont étaient frappés ceux qui le consommaient. Les victimes voyaient leurs membres se gangrener et souffraient d'horribles brûlures. Aujourd'hui, l'ergot est utilisé dans le traitement de certaines maladies, et il serait aussi à la source de la fabrication du LSD.

Les anecdotes abondent sur différents mets qui défilent à notre table. La pomme de terre, par exemple, cultivée d'abord au Pérou, doit sa popularité et ses lettres de noblesse en France au pharmacien Parmentier. Il invita Louis XVI à porter une fleur de pomme de terre à sa boutonnière et lui suggéra de donner un banquet dont tous les plats seraient confectionnés à base de pomme de terre, et dont l'alcool proviendrait aussi de la fermentation de ce légume. La pomme de terre n'a cependant pas toujours fait des heureux. On sait que les Irlandais, qui en pratiquaient une monoculture intensive, ont souffert énormément des dommages du mildiou sur leurs récoltes, et que ces pertes sont à la source de grandes vagues d'immigration d'Irlandais, souffrant de la famine, vers l'Amérique. La carotte, quant à elle, a eu droit à un statut particulier grâce à sa jolie couleur. On la servait en effet le Vendredi saint, arguant que sa couleur était celle du sang du Christ. Le petit pois, pour sa part, habite Paris depuis la nuit des temps. Les habitants de Lutèce l'avaient intégré à leur diète, et on en a trouvé des vestiges datant d'il y a 10 000 ans, à l'est du bassin méditerranéen.

On s'étonnera d'apprendre que les médecins ont longuement discuté de l'importance alimentaire des fruits, avant la découverte des vitamines. Ou encore que des médecins de l'Antiquité argumentaient sur la question de savoir si la prune agissait comme constipant ou comme laxatif... De la pomme, on se demande si c'est bien le fruit qui fut croqué par Ève. Les deux amants ne se sont-ils pas couverts ensuite d'une feuille de figuier?

Viennent ensuite des chapitres sur les huiles, les épices et les plantes sauvages. Les graines de cacao, par exemple, servaient de monnaie d'échange aux Aztèques. Les Amérindiens les consommaient d'ailleurs avec du piment. Ce sont les Espagnols, au palais délicat, qui y ajoutèrent plus tard du sucre, avec le succès que l'on sait. Le poivre, quant à lui, était prisé au point de servir comme cadeau, dans le cadre de relations diplomatiques tendues... Les gousses d'ail, quant à elles, ont servi à payer les ouvriers qui ont construit la pyramide du pharaon de Khéops. Pelt raconte aussi la jolie histoire de la vanille, qui ne peut être pollenisée que par un insecte mexicain. Pour la cultiver partout dans le monde, on a donc recours à des marieuses, des femmes qui procèdent manuellement à la fécondation des plants.

C'est un livre qui fascinera ceux qui s'intéressent à ce qui se trouve dans leur assiette. Et que l'on referme avec un fort sentiment de gratitude envers la nature, cette virtuose qui nous nourrit, jour après jour, depuis les débuts de l'humanité.

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Ces plantes que l'on mange

Jean-Marie Pelt

Éditions du Chêne

Paris, 2006, 187 pages