Chanson - Arthur H en toutes lettres

Décrire ce livre est fichtrement difficile. Aussi difficile que de décrire Arthur H, à part les oreilles décollées et la voix de mille bluesmans éraillés. Voici au moins ce que ce livre n'est pas. Ce n'est pas une autobiographie, même si Arthur H y parle au je et s'y révèle plus que dans tous ses textes de chansons et toutes ses interviews conjuguées. Ce n'est pas un digest d'entretiens non plus, même si la matière de base provient d'une «conversation amicale» avec le compositeur Bertrand Richard: détournées, triturées, passées à la moulinette, les transcriptions ont littéralement servi de pâte à modeler à ce gamin d'Arthur. Ce n'est absolument pas l'habituel livre richement illustré de vedette de la chanson, même s'il est farci de dessins, de collages, de manuscrits reproduits et de photos.

Ce que c'est? Je ne trouve rien de mieux que de dire que c'est un voyage sur la planète Arthur H, avec Arthur H pour guide à la fois facétieux et bien intentionné. «J'essaye maladroitement de vous convaincre que ce livre n'a aucune prétention à être une photo précise, réaliste, mais plutôt de constituer une sorte de film musical, dont on aurait changé l'ordre des bobines et où il manquerait la fin!» Joli programme. Au plaisir de s'y perdre, quoi. Au plaisir d'apprendre sur Arthur H toutes sortes de choses pas banales, mais dans le plus ludique désordre. Désordre organisé en quatre grands fourre-tout: l'imaginaire, la musique, l'énergie, le rêve.

Allez, j'ouvre au hasard. «Enfant, j'étais fou des Vikings et des anciens Grecs.» La page de garde d'un livre qui a compté pour Arthur enfant, Le Viking au bracelet d'argent, de Paul Bozon, est reproduite. Émouvant artefact. Il y en a d'autres. «Ce récit m'a transpercé et j'ai lu ensuite tout ce qu'il était possible de lire sur les envahisseurs du Nord. Ce que j'adorais chez les Vikings, moi petit garçon imaginatif, doux et réservé, qui ne trouvait pas les moyens d'exprimer son agressivité, c'était leur ardeur et leur insouciance face à la mort, ce besoin pressant de fracasser joyeusement le crâne des Gentils, d'occire sans remords quantité de moines et de nonnes, leurs hurlements sauvages à la fin de la bataille.» Bigre. Belle mentalité. On n'écoutera plus jamais Les Pieds-Nickelés de la même façon.

Éloquemment, affectueusement, Arthur évoque son Higelin de père, qu'il appelle toujours Jacques. «Au début des années 70, je montais parfois sur scène avec Jacques, je faisais le clown, il improvisait avec tout ce qui lui tombait sous la main. Ces années étaient pour lui un temps de liberté et de créativité incroyables. Cette période est chère à mon coeur, j'aime sa folie, ses intenses expérimentations.» Beau fou parmi d'autres. Arthur H, fils de beau fou, aime les beaux fous. «Un jour, j'ai eu une vision des grands rêveurs européens, les grands raconteurs d'histoires: Charles Baudelaire, Robert Stevenson, Blaise Cendrars, Joseph Conrad, Federico Fellini, ceux qui m'ont touché le plus intimement. Ces artistes ont préservé précieusement la créativité de leur enfance. Ils frôlent le mythologique, l'originel, cultivent une pensée magique très belle, spacieuse, colorée, extrêmement sensuelle.» On pourrait parler d'Arthur H dans les mêmes termes. Peut-être est-ce précisément ce qu'il fait, à sa pudique manière.

Arthur H fournit ainsi les mille et une clés de ses mille et une portes d'accès. Accès, notamment, au grand secret de l'écriture chansonnière selon Arthur H. «Écrire des chansons demande d'être réceptif, ouvert, offert. Pour accéder à une certaine partie de soi-même, il est plus efficace d'être féminin. Je préfère être The Lady Of Shanghai écrivant à la terrasse d'un café plutôt que James Bond exécutant des terroristes russes dans un pays bâtard.» Suit tout un essai sur la musique afro-américaine, clé de toutes les libérations: «La musique noire est à la fois charnelle et cosmique. Les Occidentaux avaient développé quelque chose de beaucoup plus aérien: l'ampleur de la mélodie, un souffle très long, la beauté des harmonies, une tendresse, une douceur incroyable mais aussi une sorte de folie mathématique. La musique noire a réintroduit une pulsion harmonieuse dans notre rythme, un son guérisseur qui recolle les morceaux du corps, qui rend sa noblesse au sexe.» Et ainsi de suite.

Un conseil: lire tout ça en se repassant les disques d'Arthur H en boucle. On entend autrement. C'est comme si on était connecté à même ses grandes oreilles en forme de radar. «C'est le pouvoir magique de la résonance.»

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ONIRIQUE ATTAQUE

Arthur H

Éditions Textuel, coll. «Musik», Paris, 2006, 120 pages