Beaux livres - Beau comme un obus

Un poinçon fait d'une cartouche et d'une fléchette larguée par milliers d'un avion pour «tuer horriblement», le tout terminé par un bouton d'uniforme britannique. Un anneau coulé dans le précieux aluminium d'une fusée, où le soldat-artisan a inscrit «Krieg» et gravé la croix autrichienne. Un crucifix constitué de quatre balles de calibre 8 mm de fusil Lebel français avec un médaillon de ceinturon allemand portant toujours sa prétentieuse inscription: «Gott mit uns» (Dieu avec nous). Et puis beaucoup, beaucoup, de vases d'inspiration Art nouveau faisant presque oublier leur matériau de base, des douilles de 75...

Tout ces objets façonnés et fascinants se retrouvent dans le livre tout aussi étonnant De l'horreur à l'art. Dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. L'art de cet infra-monde immonde a germé alors que l'horrible conflit s'enlisait. Les soldats pouvaient profiter des périodes de relative accalmie pour transformer les projectiles jonchant les campagnes. L'auteure, la Québécoise Nicole Durand, en a repéré des centaines et met en valeur ce patrimoine exceptionnel.

La production artistique des tranchées se rattache à une longe tradition de l'artisanat militaire. On peut voir à Istanbul, paraît-il, les vestiges d'une colonne de bronze réalisée avec les armures des Perses vaincus par les Grecs. La guerre industrielle se fait avec des matériaux métalliques particulièrement propices aux récupérations. L'ouvrage de Mme Durand ne s'intéresse même qu'aux objets issus de l'artillerie, des balles et des obus. Le beau livre, sur un aspect négligé de l'horrible conflit, fait même davantage référence aux productions anglo-saxonnes et françaises, parce que dans le camp des «fritz» et des «boches», les douilles étaient généralement recyclées dans l'armement. Rien ne se perdait, tout se transformait, pour permettre au métal de donner la mort plusieurs fois...

De l'horreur à l'art, donc. Le livre s'ouvre sur des textes où les poilus Cendrars et Cocteau racontent leur horrible cauchemar. «Il n'a plus de nez. À la place, un trou qui saigne, qui saigne..., écrit Maurice Genevoix dans Jours de la Marne (1933). Avec lui, un autre, dont la mâchoire inférieure vient de sauter. Est-ce possible qu'une seule balle ait fait cela? La moitié du visage, presque, n'est plus qu'un morceau de chair rouge, molle, pendante, et d'où le sang mêlé à la salive coule en filet visqueux; et ce visage a deux clairs yeux bleus d'enfant, qui arrêtent sur moi un lourd, un intolérable regard de détresse et de stupeur muette.»

On mesure ainsi un peu mieux ce dont témoignent les objets sortis de ce contexte dantesque. «Prenant appui sur le néant des tueries et la boue nauséeuse des charniers, [ces oeuvres] disent et redisent toute la force créatrice de l'espérance humaine, écrit le journaliste-essayiste Jean-Claude Guillebaud en préface. Non seulement c'est très beau, mais c'est intemporel et bouleversant.»

Très beau? Oui, certainement, en un sens, parfois... Beau, mais surtout troublant et même encore d'une force inquiétante. Les bagues, bracelets et autres porte-bonheur forgés pour leurs proches par les Tommies suscitent encore une admiration touchante. Les productions d'inspiration patriotique et les créations carrément religieuses stimulent des réactions plus complexes, parce qu'elles témoignent des forces agissantes de ce temps de mort. Les forgerons de misère utilisaient par exemple le coq pour symboliser la France héroïque. Ils vénéraient la mémoire des lieux de gloire, Verdun ou la Marne. Ils multipliaient les objets de culte pour célébrer les messes autour des casemates, d'où le grand nombre de crucifix, de protège-missels, de calices et d'ostensoirs.

«Si l'art est un témoignage de son époque, celui des tranchées ne l'est-il pas au premier chef? demande l'historienne de l'art atypique dans sa conclusion. Et si l'art est quête de sens, celui des tranchées est une interrogation pathétique sur la vie et la mort. Enfin, lorsque sur leurs objets les poilus exaltent l'amour, le courage, la patrie, est-ce le côté moral de leur art qui fait problème? Les images de guerre devraient pourtant nous aider à replacer les sentiments et les choses dans leur contexte.»

En tout cas, les textes de Mme Durand éclairent très bien la symbolique à l'oeuvre de cet artisanat. Ils mettent en lumière les grands thèmes autour desquels s'organisent la sélection, la patriotisme et la foi, bien sûr, mais aussi le besoin de protection, la mort ou encore le désir féminin des hommes en guerre. Ils instruisent aussi sur chacun des objets, avec une profusion de détails. Ainsi, pour cette boîte à bijoux réalisée par un soldat canadien du 48e Régiment des Highlanders à partir d'une douille. L'objet d'orfèvrerie s'ouvre avec un code secret et s'orne de références aux batailles de la Somme, de Vimy et d'Ypres. Des hirondelles portent la bonne nouvelle des victoires remportées. Des papillons rappellent les quelque 61 000 victimes canadiennes du conflit...