Nouvelles - Le mystère des mots

En 1945, dans le Québec rural, un médecin prête à un ouvrier peu scolarisé mais malin un exemplaire de Don Quichotte. Selon lui, l'autodidacte devine que le roman de Cervantès raconte «une autre histoire» en même temps que celle du chevalier à la Triste Figure: l'histoire de «la puissance créatrice du langage». Aussi, vers 1968, le drôle de lecteur rêvera-t-il de l'indépendance du Québec à cause des mots!

Est-ce en écrivant des récits si extravagants que les indépendantistes déjoueront les ruses de Stéphane Dion, le logicien qui a le mot «sémantique» à la bouche? Pourquoi pas? Il faut s'incliner devant le vieil entêtement d'Andrée Ferretti, l'éternelle militante qui, sous le titre Mon chien, le soleil et moi, relate la vie du lecteur autodidacte de Don Quichotte en plus de publier neuf autres nouvelles.

Pauline Joyaux, héroïne de l'une d'entre elles, nous assure que si les mots donnent naissance à tout, ils constituent maintes fois la matière du mensonge. La comédienne réputée porte le même patronyme que Philippe Sollers, de son vrai nom Philippe Joyaux. Comme cet écrivain qui a uni la parole à l'infini, elle est bordelaise. Dans la nouvelle, Andrée Ferretti associe Sollers à d'autres Bordelais: Montaigne, Montesquieu, Mauriac. Ah! les mots!

Déviation de la parole, le mensonge serait «notre consentement à la déréalisation du monde». Pauline Joyaux écrit des propos qu'endosse Andrée Ferretti: «Le mensonge, aujourd'hui, c'est notre universel consentement à cette raréfaction du sens, inhérente à la culture technologique plus productive qu'imaginative, qui tend à remplacer la création par l'adaptation...»

Au fil des récits, la nouvelliste transforme les mots en véritables personnages. La parole se dresse contre la parole. La poésie devient l'héroïne la plus vivante des nouvelles. Par des mots, elle s'attaque au mensonge en défaisant ce que d'autres mots ont construit.

Admiratrice de Gaston Miron, Andrée Ferretti croit que les poètes défendent les peuples dominés beaucoup mieux que ne le font les hommes politiques. Voilà une pensée à peine cachée que l'on discerne dans des pages à la simplicité désarmante. Ceux qui s'étonneront qu'une militante forcenée suggère une réflexion si sereine et si proche de l'angélisme ne comprendront pas ces mots du livre: «Le vrai courage réside au fond des êtres fragiles.»

Mais Andrée Ferretti n'a cure de l'incompréhension. «Rien n'est plus beau que mes terres enneigées», fait dire la nouvelliste à la femme qui pleure la mort d'un mari. L'héroïne avoue avoir trompé ce piètre amant avec beaucoup d'hommes. Au compagnon qui vient de mourir en faisant d'elle la veuve parfaite, elle déclare en songe: «Un seul m'a atteinte au coeur. Celui qui ne m'a pas aimée. Je ne t'ai pas quitté.»

Y a-t-il une définition plus belle et plus mystérieuse de l'amour du pays québécois?

Collaborateur du Devoir

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MON CHIEN, LE SOLEIL ET MOI

Andrée Ferretti

Éditions Trois-Pistoles

Notre-Dame-des-Neiges, 2006, 156 pages