Deux livres dans un

De prime abord, voilà un «bô» livre du type bon vendeur du temps des Fêtes, car on sait que les enfants, petits et grands, adorent les animaux. Mais un deuxième regard, que force l'introduction avec son histoire de l'imaginaire humain à l'endroit des animaux, révèle bien davantage qu'un bestiaire classique. En somme, il y a deux livres dans ce livre.

Le plus apparent, celui qui saute aux yeux, c'est le bestiaire qui raconte comment les humains perçoivent chaque animal et quelles légendes, contes ou fables ils en ont tirés. On nous propose en prime un petit côté utilitaire avec la liste des noms populaires de chaque espèce, et des clins d'oeil de toute sorte tirés principalement de la littérature. On ne doit pas sous-estimer le genre car il exige une très vaste connaissance de tout ce qui s'est écrit sur les animaux, en sciences et en littérature. Il faut lire absolument les pages consacrées aux grands animaux mythiques comme le loup, l'ours et le lion pour réaliser à quel point nous continuons de vivre proches des animaux par notre culture, même dans nos villes si coupées matériellement et culturellement des écosystèmes naturels et de leurs habitants.

Mais ce sont les 20 premières pages de ce livre qui frappent, déroutent et qui, au fond, nous en apprennent le plus, car l'auteur y consigne la réflexion globale qu'il a retirée de cette énorme collecte de données.

Les humains, dit-il en substance, sont encore plus près des animaux qu'ils le reconnaissent généralement, en raison de leur génétique et surtout de leur histoire, qui a débuté par des rapports prioritairement teintés de respect envers les grands animaux et non pas strictement utilitaires, comme on a souvent tenté de le faire dire notamment aux peintures rupestres. Et c'est la peur, sans oublier aussi la conscience de plus en plus grande de la mort qui s'est développée dans toutes les cultures depuis 7000 ans, qui a de plus en plus creusé le fossé entre humains et animaux, un phénomène qui s'est pratiquement institutionnalisé avec la sédentarisation et l'élevage. La ville contemporaine, poursuit-il, constitue à n'en point douter le point de décrochage ultime de cette tendance lourde de notre histoire, une tendance accentuée par le cartésianisme qui a parqué dans un petit coin de notre civilisation les animaux pour les confiner principalement à l'amusement et à la viande qu'on peut en tirer. La démonstration de l'auteur est proprement décapante et tranche avec les perspectives des animalistes classiques, même s'il préconise à sa manière la refonte du contrat entre humains et animaux.

Aujourd'hui, conclut-il, une conscience nouvelle émerge, comme si la rupture avec le règne animal, historique et somme toute marginale — car le phénomène n'existe que depuis un siècle dans une portion de l'humanité actuelle, ce qui est fort peu sur trois millions d'années! —, arrivait au point d'inversion avec la montée des préoccupations écologistes et les politiques de protection de la biodiversité. Deux questions se posent désormais: est-ce que l'humanité se réveillera à temps et est-ce qu'elle acceptera de renoncer à son «pouvoir de destruction», partant de l'idée que la Terre est un espace qui se partage au lieu d'être un jardin où nous pouvons tout faire, même le dénaturer.

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Le Bestiaire sauvage

Bernard Bertrand

Éditions Plume de carotte

Toulouse, 2006, 194 pages