Un singulier bestiaire

Ce livre passionnera tous ceux que l'histoire des symboles intéresse. Sa réédition aujourd'hui tient du miracle. Né à Loudun en 1871, Louis Charbonneau Lassay était un érudit du genre retiré qui avait entrepris de recenser dans un ouvrage de proportions gigantesques tout le répertoire des figures symboliques associées à la personne du Christ. Divisé en quatre volets, ce répertoire devait regrouper des études sur les animaux (Bestiaire), sur les blessures et les plaies (Vulnéraire), sur les plantes (Floraire) et sur les pierres (Lapidaire). Travaillant à l'écart, ce savant méticuleux s'était vu confier par un chanoine de Poitiers, Benjamin Théophile Barbot, un cahier inédit datant de la fin du Moyen Âge et qui était jusque-là la propriété de deux confréries versées dans l'histoire de l'hermétisme. Dans une lettre au grand médiéviste René Nelli, spécialiste de la tradition courtoise, Louis Charbonneau Lassay s'était expliqué sur la provenance de ces recherches en apparence hermétiques et sur son désir d'y apporter un prolongement érudit. Doué de plus d'un rare talent de graveur, il avait entrepris de graver sur bois la plupart des représentations dont il présentait la place et la signification dans l'histoire de l'iconographie.

Le premier des livres à paraître fut le Bestiaire. Il contient 1157 bois gravés, reproduisant non seulement les emblèmes chrétiens, mais la plupart des thèmes antiques et orientaux qui ont précédé dans l'histoire de l'image la formation des symboles liés au récit des Évangiles. S'ouvrant sur les quatre animaux des Visions apocalyptiques, il passe en revue le corps humain, les animaux domestiques et sauvages, mais il accorde également une place importante aux animaux fabuleux, en particulier les oiseaux de légende comme le Phénix ou le Caladre. Les poissons et les reptiles ne sont pas en reste, avec des images du poisson eucharistique et du dauphin de l'amitié. L'auteur a bien étudié l'art roman, qui faisait du bestiaire symbolique le coeur de sa représentation, et on retrouve, dans ses gravures autant que dans ses interprétations de l'histoire des symboles, la trace des artistes de l'Europe romane.

Un grand succès

Ce livre connut un grand succès chez les initiés. Il fait partie de ces ouvrages volés dans la plupart des bibliothèques, notamment au British Museum. Il fut aussi reproduit en fac-similé, sans l'autorisation des ayants droit. Alors qu'il avait été pensé d'abord comme une entreprise savante, il fut souvent l'objet de l'attention des sectes de toute nature qui se nourrissent d'enseignements ésotériques: en fait, l'entreprise de Louis Charbonneau Lassay se situait à bonne distance des sciences occultes, même s'il faisait lui-même partie d'une confrérie chrétienne vouée à la transmission de savoirs ancestraux, la Fraternité des chevaliers du divin Paraclet. Le livre donne en effet le détail des sources littéraires et iconographiques de chaque thème, et chaque gravure est rapportée à une histoire érudite pleinement documentée. La richesse symbolique du Nouveau Testament y apparaît tributaire de toutes les sources antiques, grecques et orientales, et chaque figure est l'occasion d'une plongée dans l'histoire de l'art qui éclaire en retour l'art européen moderne.

Le destin de ce livre mérite qu'on l'évoque, même brièvement. Publié en janvier 1941 par la maison Desclée de Brouwer, le tirage en fut détruit en totalité, en même temps que les bois gravés, lors du bombardement de Bruges en octobre 1943. Isolé dans sa retraite de Loudun, le graveur ne se découragea pas et poursuivit le deuxième tome, le Vulnéraire, qu'il termina après la guerre. Décédé en décembre 1946, Louis Charbonneau Lassay laissait cet ouvrage quasi achevé, de même qu'un fichier inestimable constitué en préparation des deux tomes restants. Personne ne sait quand on pourra en lire le résultat, car on apprend à l'occasion de la présente réédition que des fans peu scrupuleux ont abusé de ses héritiers et ont volé tout le matériel. Il aura fallu attendre plus de soixante ans pour qu'un éditeur, Albin Michel, fasse paraître cette réédition, qui présente une réimpression très réussie de l'édition originale. Toutes les gravures sont donc de nouveau accessibles, avec leur commentaire et l'introduction très riche sur l'histoire de la symbolique. Unique au monde, ce livre regorge d'ibis, de griffons et de chouettes, mais il est aussi l'occasion, en cette période précédant Noël, de retrouver le boeuf et l'âne gris. On y navigue d'Homère à la légende du Graal et on ne s'y ennuie pas une seconde.

Collaborateur du Devoir

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Le Bestiaire du Christ

Mille cent cinquante-sept figures gravées par l'auteur

Louis Charbonneau Lassay

Albin Michel

Paris, 2006, 1008 pages