Une époque revue en noir et blanc

Frédéric Pajak, né en 1955, est dessinateur et écrivain. Le dessin, le récit, le sens, chez Pajak, naît de leur confrontation. Son montage, quasi cinématographique, rappelle les encyclopédies illustrées du XIXe siècle. Expressionniste, vouée à la noirceur grotesque et aux délires cauchemardesques qui font écho aux Chants de Maldoror, la manière Pajak allie la caricature et une sensibilité fascinantes.

J'entends des voix, tout en évoquant les origines polonaises de Pajak, raconte des voyages en Suisse et en Italie, effectués sur les pas de Nietzsche, philosophe aimé, admiré, relu depuis trente ans avec une fidèle passion. Pajak revisite les moments lumineux de sa vie près de Naples, à Sorrente, sous l'ombre qui plane. Hegel, bête noire de Nietzsche, y glisse sa voix.

Comme toujours, Pajak digresse et entrecroise plusieurs histoires imagées. Ici, c'est Hitler le protagoniste honni, dessinateur médiocre et nécrophile exalté. Et puis, à côté de l'Allemagne et de l'Italie, la France ramène Pajak à d'autres états d'âme. Hommage à Gébé, rédacteur en chef d'Hara-Kiri, dont il fut l'un des précieux compagnons. C'est simple, attachant, imprévisible à lire, saisissant à regarder.

À propos de Turin: «Quelle est gaie ta tristesse, quelle est belle ta laideur, et quelle est bonne chez toi la désolation du temps qui passe, dans cette fin du monde où ton pays tout entier semble s'engloutir. Ne reste que la besogne méchante du passé, dépassé, lointain, oublié. Et le présent, où est-il?» Le ton est mélancolique...

Renouvelant la curiosité littéraire, Pajak a forgé un style: il mêle des fragments autobiographiques et des anecdotes plus ou moins connues à propos des personnalités évoquées. C'est personnel et humoristique, très populaire — au sens honorable du terme —, sérieux au second degré. Des sources figurent en fin de volume, car ces portraits sont vrais, même surlignés par le dessin imaginatif et la grimace.

Pajak a publié de nombreux ouvrages illustrés aux PUF, tels L'Immense Solitude (sur Nietzsche et Pavese), Chagrin d'amour (sur Apollinaire), Nervosité générale (chansons et poèmes), Humour (sur Joyce), Première partie, Nietzsche et son père et Mélancolie (sur Stendhal, Renan, Léautaud, Delteil... ). Entre passé et présent, entre les souvenirs et l'anticipation, entre l'hommage aux morts et la gaudriole, une tristesse teinte sa volupté, sa gravure et sa plume d'écrivain.

Étranges et hypnotiques, ces dessins sont à offrir, à prêter, à conserver. Impossible de ne pas se précipiter sur le texte. Le récit y évente l'opprimante nuit sans lune.

Duras immortelle

«Quand je l'ai connue, elle conservait», écrit Dominique Noguez de Marguerite Duras. En Normandie, celui-ci a sorti les archives de l'écrivaine-cinéaste, dont il fut l'ami. Conservés à l'institut Mémoires de l'édition contemporaine, photographies, manuscrits, carnets, affiches, cahiers de plateau et correspondance se trouvent ainsi présentés, jusqu'au 21 janvier, à l'Abbaye d'Ardenne.

Chance pour nous qui sommes loin, un catalogue d'images inédites, stimulantes et colorées, permet de s'y transporter. Préfacé par Noguez et introduit par Sophie Bogaert, Duras. L'Îuvre matérielle, ce bel ouvrage savant et d'un prix accessible, donne à voir les documents triés dans le bric-à-brac. Il recueille aussi les mots d'Aliette Armel, de Christiane Blot-Labarrère, d'Edgar Morin, de Jérôme Beaujour et de Michelle Porte, qui investiguent le rapport sensoriel de Duras à son environnement.

À feuilleter cet album, on se convainc sans peine que Duras était un phénomène. Que ses contradictions sont autant de mystères. Et qu'elle faisait marcher le monde, avec son art de la mise en scène: «chez Duras le réel et l'imaginaire ne sont pas séparables, ils sont coalescents», écrit Beaujour. C'est pourquoi ces traces matérielles font revivre de grands pans de sa personnalité.

La matrice d'une grande oeuvre

Pour les dix ans de sa mort paraît également un recueil inédit, Cahiers de la guerre et autres textes, sous la supervision de Sophie Bogaert et Olivier Corpet. Il s'agit de quatre cahiers, écrits par Duras entre 1943 et 1949. L'ouvrage blanc sous sa jaquette noire, d'un beau papier satiné, contient des trésors, comme cette phrase, déposée dans l'attente des déportés: «Le jour, lumière du jour à profusion sur le mystère nazi.»

On y trouve un récit autobiographique relatif à l'Indochine, une version originale de La Douleur — l'atroce retour de Robert Antelme, déporté à Buchenwald, à la Libération — et plusieurs ébauches de romans. La force brute et la modernité qu'ils renferment s'offrent désormais en une nouvelle démonstration de sa sensibilité.

«Cahier rose marbré», «Cahier presses du XXe siècle», «Cahier de cent pages», «Cahier beige», ces titres sont les siens. «L'enfance illimitée», quatre récits d'enfance, et six nouvelles contemporaines de ces cahiers y sont ajoutés. Laure Adler, dans sa biographie de 1998, et Jean Vallier, dans une autre biographie, C'était Marguerite Duras, parue chez Fayard en 2006, les ont déjà scrutés. Yann Andréa et Jean Mascolo ont apporté leur concours.

C'est tout Duras — «Ce fut sur le bac qui se trouve entre Sadec et Saï que je rencontrai Léo pour la première fois», la première phrase est reconnaissable entre mille — et une autre Duras, plus Donnadieu sans doute, intime et spontanée, qui complètent la signature de L'Amant. La liquidité de la pensée y est sans cesse traquée, déferlantes du Pacifique contre lesquelles elle a toujours lutté.

Collaboratrice du Devoir

***

J'entends des voix

Frédéric Pajak

Gallimard

Paris, 2006, 221 pages

***

Duras

L'oeuvre matérielle

IMEC

Paris, 2006, 127 pages

***

Cahiers de la guerre et autres textes

P.O.L.IMEC

Paris, 2006, 448 pages