La petite chronique - Droite littéraire

En date du 17 février 1975, Paul Morand note dans son Journal inutile: «Lu rapidement le nouveau Déon, Le Jeune Homme vert. Exécrable.» Le journal est posthume. Il est raisonnable de penser que l'auteur d'Ouvert la nuit n'a pas transmis de vive voix son commentaire.

Pourtant, Michel Déon faisait partie de ces jeunes écrivains baptisés par Bernard Frank du nom de hussards qui s'opposaient au courant existentialiste qui avait le vent en poupe dans les années de l'immédiat après-guerre. Antoine Blondin, Roger Nimier, Kéber Haedens étaient aussi du nombre. Sans oublier Jacques Laurent qui, dans Paul et Jean-Paul, s'en prenait à Sartre. Et de qui ces jeunes gens étaient-ils les thuriféraires? De Morand et de Chardonne, qu'ils contribuèrent à tirer de la disgrâce à laquelle les avait condamnés leur attitude pendant l'Occupation.

Déon a collaboré dans sa jeune vingtaine à L'Action française de Mauras. Il a également détenu des postes aux Éditions de la Table ronde. En 1964, il s'établit en Grèce, pays qui lui inspire quelques livres, dont un étonnant Rendez-vous de Patmos. À la Grèce succède l'Irlande. On a donc l'exemple d'un écrivain dont les livres remportent un vaste succès en France, mais qui trouve dans les voyages et les longs séjours à l'étranger son inspiration.

On a réuni dans un fort volume à la typographie serrée de près de 1400 pages certaines de ses oeuvres les plus représentatives. Les a-t-il choisies lui-même? Très probablement puisqu'il les présente une à une dans une préface éclairante. Les Poneys sauvages, Un taxi mauve, Thomas et l'infini y côtoient des livres plus récents comme La Chambre de ton père et Cavalier, passe ton chemin. Le livre se clôt par un rappel des principales étapes d'une vie qui a été longue et fournie. À 87 ans, Déon a derrière lui une oeuvre relativement abondante.

Déon est avant tout un écrivain racé qui a toujours envisagé la fiction romanesque dans sa forme la plus classique. L'écriture est ferme, posée, parfois drapée, jamais vulgaire, jamais bâclée. Il privilégie chez ses héros une liberté d'esprit, une désinvolture qui rappelle dans leurs meilleurs moments Stendhal et Gobineau. De ces derniers, il n'a pas souvent cependant la légèreté spontanée, le primesaut presque travaillé qui nous fait dévorer La Chartreuse et Les Pléiades.

L'auteur raconte dans sa préface une présence inopinée à Paris pendant les événements de Mai 68. Il ne parlera pas des émeutes, dans Les Poneys sauvages, mais en modifiera l'écriture. Près de 40 ans plus tard, il évoque en se moquant l'atmosphère d'alors: «De grandes idées enthousiasmaient le peuple français: il ne ferait plus la guerre, il ferait l'amour, et dans les intervalles, il irait à la plage.» Plus loin: «Rien de tout cela ne s'est passé dans Les Poneys sauvages, sauf que j'ai profondément remanié, dans le sens de l'actualité, en moins stupide tout de même, le caractère d'un personnage... »

De mes lectures et mes relectures de Déon me reste surtout l'impression d'avoir passé plusieurs heures avec un esprit visité à la fois par l'émerveillement et la désolation de vivre. Pour ce qui est des idées auxquelles il adhère, je préfère ne pas insister. Chardonne, que je lis depuis toujours, m'a donné l'habitude de passer outre. Au «Familles! je vous hais!» de Gide, tout romancier gagnerait la plupart du temps à ajouter: «Idées, je vous fuis.»

Collaborateur du Devoir

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Oeuvres

Michel Déon

Gallimard, Quarto

Paris, 2006, 1363 pages