Le don de lire

On y arrive tous, plus ou moins tard, selon que l'on est prévoyant ou pas. On retrouve sans doute invariablement les mêmes retardataires à la librairie, le 23 décembre au soir, en quête de cadeaux de Noël à offrir à leurs proches. Objet d'art, passeport, source d'enseignement, divertissement, voire mode d'emploi, le livre, il faut le dire, est l'un des plus beaux cadeaux qui soient. Pour donner un coup de pouce à ceux qui n'auraient pas encore décidé quoi offrir au mari, à la tante ou à l'ado rebelle, nous avons fait le tour des collaborateurs du cahier Livres du Devoir, dotés du don de lire, et récolté leurs suggestions.

Du côté de la production québécoise, les collaborateurs Christian Desmeules et Michel Lapierre ont tous deux eu un coup de coeur pour le Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots de Victor-Lévy Beaulieu, publié aux Éditions Trois-Pistoles. «L'ouvrage le plus fascinant paru au Québec cet automne, dit Christian Desmeules. À la fois roman, biographie et essai, résultat solide d'une trentaine d'années de fermentation, le dernier-né de VLB est incontournable.» Pour lecteurs aguerris, car l'ouvrage fait 2000 pages. Côté fiction québécoise, poids plus léger, le très apprécié La Rivière du Loup, d'Andrée Laberge, lauréate du Prix du gouverneur général, chez XYZ, ou Sauvages, le recueil de nouvelles de Louis Hamelin, chez Boréal, font aussi bonne figure sous l'arbre.

Pour son beau-frère italien, la chroniqueuse Danielle Laurin a choisi Au pied de cochon. L'album, beau livre de recettes et d'art culinaire, publié par le chef-propriétaire du restaurant du même nom, Martin Picard. «Festif, inventif, audacieux», dit-elle. L'ouvrage offre en prime un DVD et une bédé «complètement délirants». À son fils mordu de théâtre, la collaboratrice offrira aussi La Dernière Crèche, un conte des comédiens Alexis Martin et feu Robert Gravel, publié aux 400 Coups, «fou, fou, fou et touchant», dit-elle encore. Pour sa soeur, Danielle Laurin a choisi le dernier Nancy Huston, Lignes de faille, prix Femina publié chez Actes Sud, qui devrait la réconcilier avec l'auteure, croit-elle. Et sa nièce de 15 ans, au coeur sensible, trouvera sous l'arbre Rallumer les étoiles, de Dominique Demers, la suite de la trilogie Marie-Tempête, chez Québec Amérique.

Autre beau livre apprécié de Christian Desmeules et du chroniqueur Hugues Corriveau, L'Album Miron, de Marie-Andrée Beaudet, un parcours en textes et en photos de la vie du poète publié à L'Hexagone. En poésie, Corriveau suggère aussi Le Dessin des mots, de Michel Garneau, illustré et calligraphié par l'auteur. Aux Éditions Trois-Pistoles.

En bédé? Fabien Deglise suggère Rapide blanc, signée Pascal Blanchet et publiée aux Éditions de la Pastèque. La bédé s'inspire de la construction du barrage Rapide blanc, au nord de La Tuque. J'ajouterai pour ma part le délicieux Bestiaire de Serge Bouchard, aux Éditions du Passage, pour mieux connaître et mieux aimer les animaux du bois derrière chez nous. Et pourquoi pas le recueil de caricatures de l'ami Garnotte survolant l'actualité de l'année 2006?

En littérature pour enfants, Anne Michaud signale Les Merveilles du monde racontées aux enfants, publié chez Hurtubise HMH. Cet album, destiné aux enfants de plus de huit ans, fait partie de la fabuleuse collection « ...raconté aux enfants», avec textes et photos. À ses côtés, toujours pour les enfants, on trouve un livre sur la conquête spatiale, un tour des fêtes de partout dans le monde, ou un voyage dans le Grand Nord... Anne Michaud a aussi retenu La princesse qui avait presque tout, de Mireille Levert, publié chez Dominique et compagnie, où l'on enseigne l'art de désennuyer les petites filles, paraît-il. Enfin, côté cuisine, le chef Philippe Mollé suggère fortement L'Histoire de la cuisine familiale au Québec, en deux tomes, de Michel Lambert. Le premier tome porte sur les origines autochtones et européennes de la cuisine québécoise et le deuxième, sur la mer, ses régions et ses produits. Un chef-d'oeuvre, dit-il. Aux Éditions GID.

Côté roman étranger, Guylaine Massoutre a remarqué L'Amour humain, d'Andrei Makine, «qui se distingue par sa grande force d'écriture», aux côtés de Victoire, les saveurs et les mots, de Maryse Condé, pour plonger au coeur des Antilles, aux Éditions du Mercure de France. Elle a aussi choisi Coma, de Pierre Guyotat, chez le même éditeur, et le désormais célèbre et volumineux Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, prix Goncourt, histoire d'un SS «à n'offrir qu'aux coeurs blindés», précise-t-elle. Chez Gallimard. À ceux qui n'auraient pas eu assez de ces 1000 pages «très intelligemment» documentées sur les SS, Christian Desmeules suggère un complément de 2000 pages intitulé La Destruction des Juifs d'Europe, de Raul Hilberg, en trois tomes. Les coeurs plus délicats se délecteront pour leur part du dernier Philippe Claudel, Le Monde sans les enfants et autres histoires, chez Stock. «Léger, souriant, facile à dévorer», promet Massoutre. Ne pas oublier non plus L'Histoire de l'amour, signé Nicole Krauss, chez Gallimard, retenu par le collègue Christian Desmeules. «Grand roman sur la perte, le deuil, l'amour et les pouvoirs de l'imaginaire», dit-il.

Louis Cornellier, adepte des essais, a signalé l'avènement dans la collection «Points», aux Éditions du Seuil, de la collection «Le goût des mots», dirigée par Philippe Delerm et comptant différents essais portant sur la linguistique. Le titre Motamorphoses, signé Daniel Brandy, nous plonge dans l'histoire fascinante de certains mots. On y apprend par exemple que le mot «débraillé» nous arrive de la langue gauloise. Braiel, ou brail, était en effet dérivé du mot «braie» et désignait la ceinture qui tenait le pantalon. Un autre titre, L'habit ne fait pas le moine, signé Gilles Henry, dans la même collection, rapporte pour sa part la petite histoire des expressions.

«Graisser la patte», par exemple, qui veut dire «donner illégalement de l'argent à quelqu'un pour obtenir quelque chose», vient des vendeurs de jambon, qui tenaient régulièrement une foire sur le parvis de Notre-Dame, à Paris. Or l'Église touchait une dîme sur les ventes des marchands, et ceux-ci glissaient un morceau de lard dans la main des inspecteurs pour s'attirer leurs bonnes grâces... Enfin, le titre Que faire des crétins?, présenté par Pierre Enckell, recense les perles du Grand Larousse. Sous «légalité», par exemple, on lit que «la société sera obligée, sous peine de mort, de se libérer de ce poids étouffant». C'est l'une parmi d'autres des coquilles collectionnées dans cette réédition. Du côté des livres sur les sports, Cornellier suggère aussi La Fierté d'un peuple, une histoire du hockey signée Michael McKinley, publiée chez Fides.

Un collègue me souffle de ne pas oublier L'État du monde, annuaire économique, géopolitique mondial publié conjointement par La Découverte et Boréal. L'éditeur soulignait cette année la forte participation des Québécois à cette édition, qui propose simultanément un recueil de réflexion sur les grands enjeux de la planète: vieillissement, ressources en eau, enjeux énergétiques, etc., sur les défis régionaux, la gauche latino-américaine, par exemple, ou le Moyen-Orient de l'après-Saddam. On y fait aussi un tour d'horizon de la situation géopolitique des grands ensembles continentaux. Il reste à vous recommander les très beaux albums pour enfants de Chen Jiang Hong, Je ne vais pas pleurer et Petit aigle, publiés aux Éditions L'École des loisirs. Un voyage dans une Chine inventée, magnifiquement illustré. Pour rêver, par les longues nuits d'hiver, à côté des enfants qu'on endort. Et leur donner le monde en cadeau.