Roman québécois - La mort de l'enfance

Une petite fille a la chance d'avoir un grand frère, Dominique, qui connaît Monsieur Toki, un géologue japonais. Ce savant creuse un tunnel pour relier Tokyo au jardin de leur maison d'Ottawa. Tout est si simple sur la Terre! Pourquoi donc, en se compliquant la vie, papa a-t-il décidé de rester en Ontario et maman de s'installer à Montréal avec la petite fille, sa jumelle et le cadet de la famille?

C'est à cause de Madame K, qui fréquente papa, et de Monsieur Midi qui, avec son chien Le Che, fréquente maman. Grâce à Monsieur Midi, les enfants ont au moins appris des mots nouveaux, comme «dialectique» et «révisionnisme».

Voir ainsi la complexité du monde des adultes avec les yeux d'une enfant est un tour de force qu'accomplit Suzanne Aubry, dramaturge et scénariste. Une grande dextérité langagière lui permet de donner à son premier roman, Le Fort intérieur, la vivacité qu'empêche souvent la transcription fidèle des souvenirs d'enfance.

Qu'il s'agisse d'un livre autobiographique, cela est un secret de Polichinelle. On reconnaît dans le personnage de la mère de la jeune narratrice la propre mère de Suzanne Aubry: la femme de lettres Paule Saint-Onge. Citadine, le nom fictif de Châtelaine, le magazine auquel a collaboré la regrettée romancière et critique, ne peut tromper ceux qui connaissent notre histoire littéraire et journalistique.

Le roman de Suzanne Aubry constitue une chronique intimiste et minutieuse des années soixante. Balayée par des vents contraires, l'époque se caractérisait aussi bien par le bouillonnement de la nouveauté que par les séquelles du passé. Ce que le livre traduit avec bonhomie.

Par un jeu de mots, le for intérieur de la narratrice devient un «fort». Elle s'explique: «Je me sens parfois enfermée à l'intérieur de moi comme dans un fort... » Pourtant, les circonstances de la vie, comme la séparation de ses parents, ressemblent plus à de simples contrariétés qu'à des épreuves insurmontables.

Devant leur mère agnostique, les jumelles sont fières de brandir leur petit catéchisme, encore en usage, et d'annoncer qu'elles ont à l'apprendre par coeur. Une seule chose les déçoit: la religieuse n'a pas réussi à satisfaire leur curiosité au sujet du mystère de la Sainte Trinité. Exaspérée, maman soupire: «J'aurais dû vous envoyer à une école anglaise.»

En 1970, la narratrice apprend que son grand frère ne pourra plus la renseigner sur les travaux souterrains de Monsieur Toki, le géologue japonais. À Vancouver, le bohème Dominique, admirateur de Kerouac, vient de se tuer à l'aide d'une carabine après avoir, dans un texte, souligné au feutre un passage sur les aurores boréales qui, selon la mythologie algonquine, rappellent l'embrasement originel de la Terre.

Suzanne Aubry n'avait pas à chercher plus loin pour exprimer avec intensité la fin du rêve des années soixante, l'effacement de l'enfance et la découverte de la tragédie.

Collaborateur du Devoir

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LE FORT INTÉRIEUR

Suzanne Aubry

Libre Expression

Montréal, 2006, 240 pages