Entretien avec Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature - La vie d'avant

Dans la foulée de la remise du prix Nobel de littérature au Turc Orhan Pamuk, nous publions ici des extraits d'un entretien qu'il avait accordé le printemps dernier à Lila Azam Zanganeh.

Vous êtes devenu un personnage public de stature internationale. La vie publique vous a-t-elle affecté?

J'ai, pour ne rien vous cacher, toujours rêvé d'être un personnage public, mais cela n'est pas advenu en un soir, contrairement à ce qu'a l'air de croire le monde entier aujourd'hui! La vérité, c'est que j'ai connu tant d'échecs et de difficultés, d'humiliations aussi... Pendant tant d'années... La plupart des gens à Istanbul me prenaient de haut. Par la suite, les choses se sont passées lentement. Alors, je reste toujours un peu méfiant vis-à-vis des égards, des compliments aussi...

Vous définissez votre oeuvre comme apolitique. Mais au vu de ce qui vous est arrivé ces dernières années, vous définiriez-vous désormais comme un intellectuel engagé?

Cela impliquerait, primo, de faire des plans politiques, par avance et de manière systématique; secundo, d'avoir une cause à défendre et de le faire. Pour l'instant, l'unique systématisme que j'observe dans ma vie, c'est la chute métaphorique d'objets sur ma tête depuis certains balcons istanbuliotes! Après toute cette affaire judiciaire, je considère désormais que mon unique responsabilité est de retrouver ma juvénile irresponsabilité et de revenir à la vie que j'avais avant, tournée tout entière vers l'art...

Et puis, je suis un écrivain très lent, voyez-vous. Selon mes calculs, j'écris environ cent soixante-quinze pages par année — ce qui signifie à peu près une demi-page de livre par jour, pour neuf ou dix heures de travail. Il est bien difficile d'être un écrivain engagé lorsqu'on est aussi lent!

Comment décririez-vous votre métier d'écrivain?

Nous sommes comme des enfants qui jouent sur ces tapis turcs ou persans. Nous savons que nous jouons, mais nous le prenons terriblement à coeur.

Sur quel livre travaillez-vous?

C'est une chronique de la haute bourgeoisie d'Istanbul, celle que j'ai moi-même été amené à côtoyer, notamment dans les années 1970. C'est un roman sur la danse, le mariage, le sexe, les transformations sociales. Et il est plein d'humour et de détails, imprégné par un vif désir de raconter les aventures, les anxiétés, les lubies de cette société qui a convoqué la Turquie au seuil de l'époque contemporaine et, peut-être, aux portes de l'Europe.