La petite chronique - Pour saluer Buzzati

Il y a 100 ans naissait Dino Buzzati. L'auteur italien avouait à Yves Panafieu quelques mois avant sa mort en 1972: «Les adieux étaient toujours quelque chose de terriblement épuisant pour moi... Cette sensation qu'il s'agit d'une chose finie pour toujours, toujours ce sentiment du temps...»

Le temps, véritable sujet du Désert des Tartares, l'un des romans majeurs du XXe siècle. Buzzati y raconte le trajet de vie d'un jeune officier envoyé en mission pour quelques mois, quelques années peut-être, dans un fort où se déroulera une guerre qui lui permettra de s'illustrer. L'ennemi ne vient jamais, la vie passe. Au moment où il apparaît ou semble apparaître, l'officier meurt. Rarement la fuite inexorable du temps, la vanité de nos ambitions n'ont été illustrées de façon aussi remarquable.

Buzzati a publié tout au long de sa vie des nouvelles fantastiques. D'un fantastique bizarre et hallucinant. Les animaux peuvent y parler, les objets s'animer. Mais on y sent presque toujours une angoisse prégnante, un malaise jamais souligné, à peine mentionné, qui traduit toute la fatalité d'être vivant.

Il y a aussi son théâtre. La plus connue de ses pièces, Un cas intéressant, a été traduite par Camus. Il était également peintre. Pour métier, il avait choisi le journalisme. Toute sa carrière professionnelle, il l'a écoulée au Corriere della Sera, journal milanais.

Chez Laffont, on publie dans la collection «Bouquin» le tome 2 de ses oeuvres. On y trouvera des nouvelles (L'Écroulement de la Baliverna, Le K et Les Nuits difficiles), deux romans (L'Image de pierre et Un amour) et deux carnets de notes (En ce moment précis et Nous sommes au regret de...)

Pour découvrir (ou approfondir) l'oeuvre de Buzzati, quoi de mieux qu'En ce moment précis? «Écris, je t'en prie, deux lignes seulement, même si tu es bouleversé et que tes nerfs ne tiennent plus... Écris, écris. À la fin, parmi des tonnes et des tonnes de papiers bons à jeter, une ligne pourra être sauvée. (Peut-être.)» Tel est le ton de ce livre dans lequel le lecteur trouvera des notes brèves, des ébauches de nouvelles, des courtes proses. «Vous avez raison d'être présomptieux, ô jeunes gens! Nous sommes désormais vieux, bons pour le rebut... Le soir, en vous couchant, vous sentirez une petite douleur à droite de l'estomac, pour le moment une chose vraiment insignifiante.» Illustration significative de l'inconfort de vivre qu'a ressentie et constamment exploitée notre auteur.

Un amour est le plus autobiographique des romans de Buzzati. Il y est question de l'attachement fatal d'un homme mûr pour un femme plus jeune et carrément perverse. Portrait féroce et combien convaincant d'une descente aux enfers. Rarement obsession amoureuse aura été écrite avec une telle acuité. Écrit dans un style qui n'est pas tout à fait celui de son auteur, Un amour est le roman d'une déchéance.

En même temps que cet ouvrage collectif, paraît un recueil de nouvelles, Nouvelles inquiètes. On a retenu pour l'édition française la plupart des nouvelles parues en Italie en deux volumes il y a trois ans. Pour l'inconditionnel de Buzzati, sans conteste, un régal. C'est bien d'inquiétude, de mystère, de panique, de merveilleux troublant qu'il est question ici. Tout juste faut-il souligner que le néophyte ferait mieux d'aborder Buzzati par une oeuvre plus achevée, Le Désert des Tartares, par exemple. Un conseil gratuit: si vous ne connaissez pas encore cet immense écrivain, allez à lui, toutes affaires cessantes!

Collaborateur du Devoir

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Îuvres, tome 2

Dino Buzzati

Robert Laffont, coll. «Bouquins»

Paris, 2006, 1152 pages

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Nouvelles inquiètes

Dino Buzzati

Robert Laffont, coll. «Pavillons»

Paris, 2006, 388 pages