Littérature québécoise - Perdant à vie

Il s'appelle Llouis, avec deux «l», parce que son père «aimait les Anglais, les Lloyd et les Lleyton et les autres». Il s'«autoputréfie» en bossant «pour des grosses têtes financières». Un jour, au dépanneur, il gratte et gagne. À vie. Mille dollars par semaine. Des projets? lui demanderait Yves Corbeil. Oui. Sans qu'on sache pourquoi, il choisit «de ne plus exister pour personne d'autre que [lui]». Quatre années de réclusion totale à ne regarder que la télé. Un matin, plus de télécommande. Il devra sortir, réapprendre le monde. Il sortira, et tombera tout seul, jusqu'à la fin.

Matthieu Simard (lui, c'est avec deux «t»), ses deux romans précédents l'avaient montré, a un ton. Un style un peu rugueux, terre à terre même, qui installe une atmosphère en avançant à coups d'évidences qui, bizarrement, saisissent. Les premières pages de Llouis qui tombe tout seul nous y replongent. C'est presque trop simple, mais néanmoins envoûtant. Cette fois-ci, malheureusement, le charme ne dure pas, et le roman semble s'effondrer en même temps que son personnage.

Quatre ans de télé à temps plein, on comprend que ça mine son homme, mais l'ectoplasme que nous présente Simard est devenu trop demeuré pour être crédible. Lancé dans une quête éperdue et pathétique d'un ami, il en viendra à se confier à un boucher qu'il prend pour un psy (même à la télé, ça n'existe pas!), s'alliera avec une bègue plus illuminée que lui, en voudra à mort à un caricaturiste de rue qui l'a rendu laid, déclarera traîtres des vendeurs de téléphone qui refusent sa folle amitié, rencontrera un poète raté qui croit encore que «la poésie, c'est de l'émotion brute» faite avec le coeur plutôt qu'avec la tête (Simard adhère-t-il lui-même à ce cliché?), prendra quelqu'un en otage — je vous rappelle qu'il veut un ami à tout prix — et, bien sûr, gâchera tout. Ça change pas le monde? Le gagnant sera perdant à vie.

Que cela ne tienne pas debout n'est pas vraiment le problème. On pourrait, en effet, lire Llouis qui tombe tout seul comme une sorte de roman-conte sur la solitude moderne et les ravages de la télé, tout en y voyant un clin d'oeil au Ducharme de L'Hiver de force. On pourrait, mais on n'y arrive pas vraiment parce que le récit reste poussif, semble se nourrir de son propre remplissage et s'émousse très vite.

Simard, dans ses ouvrages précédents, s'adonnait à l'esprit de bottine avec un certain souci du sens et des effets. Dans ce roman, le tic tourne à vide. Souhaitant avoir une voiture et «appuyer sur les champignons», le narrateur réfléchit: «Je ne sais pas pourquoi les gens ont des champignons sur leur accélérateur, ils devraient faire sécher leur tapis un peu plus souvent.» Plus loin, craintif à l'idée d'affronter le dehors, il remarque: «C'est si simple de faire comme si. Maintenant je suis obligé de faire comme ça.» On a l'impression de se taper, au détour des pages, des pauses publicitaires rédigées par Pierre Légaré. En quatrième de couverture, par exemple, l'écrivain se présente comme «le fils de son père et de sa mère, frère de son frère». À 20 ans, pour un premier livre, ça passe, mais ça suffit.

Simard, pourtant, sait écrire. Avec Ça sent la coupe et, dans une moindre mesure, Douce Moitié, il nous avait offert un bel art du petit drame, un univers tenté par le cynisme mais néanmoins habité par des êtres sensibles, un peu déroutés mais authentiques. C'est sans émotion, ce coup-ci, qu'on regarde son Llouis tomber, en se disant que l'auteur, lui, se relèvera sûrement.

Collaborateur du Devoir

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Llouis qui tombe tout seul

Matthieu Simard

Stanké

Montréal, 2006, 208 pages