Philosophie - Vacher pour la science

Laurent-Michel Vacher était tout un polémiste. Sa récente disparition a créé un vide dans l'univers trop tranquille de la philosophie québécoise, comme le souligne l'historien des sciences Yves Gingras dans sa préface à la réédition de La Passion du réel. La philosophie devant les sciences: «La contribution propre de Vacher est d'avoir amené avec courage et témérité sur la place publique, dans une langue claire et vivante, des débats que peu de philosophes veulent aborder à visage découvert.»

Dans cet ouvrage, en effet, Vacher nous propose un syllogisme qu'il illustre ensuite avec énergie. La philosophie, écrit-il, est (ou devrait être) une recherche de la vérité. Or, de nos jours, la science est devenue incontournable dans cette démarche. Donc, toute philosophie qui tourne le dos aux apports de la pensée scientifique se discrédite.

Charge féroce contre la philosophie actuelle qui serait dans un «état lamentable», «repliée de façon stérile sur son passé», abonnée «à la fumisterie verbale, à l'obscurité la plus absconse et vaine ou à l'imposture intellectuelle pure et simple» et opposée aux «savoirs les mieux établis», c'est-à-dire ceux de la pensée scientifique, l'essai de Vacher entend «esquisser une défense et illustration de la portée philosophique de la raison scientifique» pour en finir avec le désaveu que lui réserve la philosophie moderne.

Sans pitié à l'égard du «constructivisme épistémologique» selon lequel «les êtres que nomme et que pense la science [...] n'ont pas d'existence» réelle «au sens d'une existence indépendante des opérations mentales et expérimentales auxquelles se livrent les scientifiques», Vacher lui oppose un réalisme radical, mais non naïf, selon lequel «il existe un univers naturel dont font partie les êtres humains, univers qui était là bien avant le premier homme et qui pourrait dans l'avenir subsister longtemps sans nous». Il insiste aussi sur le fait que ce monde réel «est extérieur ou indépendant de chaque sujet connaissant, sa richesse, sa complexité et son immensité nous dépassant infiniment». Gingras, à ce sujet, nuance un peu le propos en reconnaissant certains mérites au constructivisme et en plaidant, avec Bachelard, pour un «rationalisme constructiviste». Vacher aurait sûrement accepté une discussion sur cette base, mais, selon lui, le radicalisme de ses opposants exigeait une réplique tranchée.

Si l'intention du philosophe est de s'approcher de la vérité, écrivait-il, sa démarche ne peut négliger les connaissances que lui fournissent les mathématiques, la physique, la cosmologie, la chimie, la biologie et les sciences humaines (sociologie, psychologie, économie, politologie) pour mener cette quête à bien. Plusieurs chapitres de La Passion du réel, d'ailleurs, font intelligemment le point sur l'état actuel des connaissances dans ces divers domaines.

Contre une pensée philosophique se complaisant dans une «forme spécifique d'aristocratisme moral et spirituel intrinsèquement réfractaire au réalisme scientifique», Vacher plaide donc pour une pratique philosophique qui cultive les soucis de clarté, de fidélité à l'expérience, de rationalité et d'harmonie avec les sciences. «Science et philosophie, précise-t-il, ne se prétendent pas le dernier mot de la réflexion humaine», et «l'amoureux, l'artiste, le militant [...] sont manifestement aussi précieux et passionnants que pourra jamais escompter l'être aucun philosophe». Dans le cas de ce dernier, toutefois, un renoncement à la raison (c'est-à-dire, notamment, au respect des connaissances scientifiques) équivaudrait à une imposture.

Vacher a passé l'arme à gauche il y a un peu plus d'un an. On s'ennuie déjà de son courage et de sa témérité.

Collaborateur du Devoir

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La passion du réel

La philosophie devant les sciences

Laurent-Michel Vacher

Liber

Montréal, 2006, 232 pages